Céline Sciamma : « Je voulais faire un voyage dans l’histoire de l’art d’un point de vue féminin »

Céline Sciamma : « Je voulais faire un voyage dans l’histoire de l’art d’un point de vue féminin »

18 septembre 2019
Cinéma
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Portrait de la jeune fille en feu
Portrait de la jeune fille en feu Lilies Films - ARTE France Cinéma - Hold-Up Films & Productions - Pyramide Distribution
Avec Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma signe son premier film en costumes. Un long métrage incandescent sur la relation entre un artiste et son modèle. La réalisatrice lauréate du Prix du scénario au dernier Festival de Cannes répond aux questions du CNC.

Comment est né ce Portrait de la jeune fille en feu ?

J’ai retrouvé mes premières notes sur le projet. J’avais écrit qu’il y aurait l’océan, des femmes qui chantent, la Bretagne, Vivaldi. J’avais en tête aussi une femme qui était dans un cadre et passait dans un autre. J’avais le titre. J’ai mis du temps, j’ai pris du temps pour trouver la forme qui donnerait corps à cette histoire d’amour. Je voulais parler aussi des femmes artistes et faire un film autour du dialogue amoureux et du dialogue de la création.

Pourquoi un film d’époque ?

J’aimais l’idée de faire un voyage dans l’histoire de l’art du point de vue féminin et mettre un focus sur une histoire peu racontée. Celle des artistes femmes et même celle des femmes tout court. Les peintres faisaient carrière à la faveur notamment de la mode du portrait. Les revendications à accéder à plus d’égalité et de visibilité étaient déjà là. Ce n’est pas parce que les problématiques sont anciennes qu’elles n’ont pas leur actualité. Mais je n’ai pas abordé ce que nous appelons « un film en costumes » de manière différente par rapport à mes autres films plus contemporains.

Quelles recherches avez-vous faites sur le sujet ?

Je connaissais très peu de choses sur les femmes peintres ; j’ignorais qu’elles étaient si nombreuses. Je me suis beaucoup documenté. Seules quelques stars ont échappé à l’effacement de l’histoire comme Elisabeth Vigée Le Brun, la peintre attitrée de Marie-Antoinette, qui a ôté les corsets des femmes dans les peintures. J’ai confronté mon travail aux recherches de Séverine Sofio qui a écrit Artistes femmes. La parenthèse enchantée, XVIIIe-XIXe siècles [éditions CNRS, coll. « Culture & société »].

Claire Mathon, votre directrice de la photo, a été récompensée pour ce film par une mention au Prix CST de l'Artiste-technicien. Comment avez-vous travaillé sur la lumière du 18e siècle ?

C’est un des grands enjeux du film d’époque. Faut-il mettre de bougies partout parce que c’est ainsi qu’on s’éclairait à l’époque ? Ne serait-ce que par cohérence avec le sujet – une aristocrate désargentée ne peut pas s’éclairer à la bougie en permanence car ça coûtait cher. Nous y avons beaucoup réfléchi avec Claire Mathon. On s’est donné le temps de trouver des solutions, notamment en créant des lumières qui reproduisaient l’éclairage à la bougie. Nous utilisons aussi beaucoup les cheminées.

Comment rend-on le 18e siècle si contemporain sans faire d’anachronisme ?

Mon 18e siècle n’est pas un 18e d’accessoires avec des objets ou du mobilier récupéré en brocante. J’ai plutôt opté pour un dénuement. Le château dans lequel nous avons tourné est un décor sur lequel nous sommes peu intervenus. Il n’avait pas été restauré : les boiseries, les couleurs, les parquets étaient restés figés dans le temps. C’était un point d’appui très fort et notre travail a donc été du côté de l’aménagement et de l’accessoirisation, du côté des matières, le bois, les étoffes.

Comment avez-vous procédé pour les costumes ?

La création de costumes était un chantier totalement inédit pour moi. Pouvoir intervenir avec ce niveau de précision, c’est passionnant. J’ai choisi précisément les étoffes. Je voulais évacuer toutes les matières brillantes. J’ai préféré le lin, le coton. Chaque personnage a son « uniforme ». Pour la robe emblématique que porte Adèle Haenel, nous avons travaillé sur une robe en soie très lourde qui empêche le personnage. Pour Marianne, qu’interprète Noémie Merlant, je voulais une robe à poches, ce qui était courant à l’époque. Ce n’est qu’au siècle suivant que les poches ont été bannies du vestiaire féminin car les femmes ne devaient rien avoir à cacher.

Vous bousculez les rapports sociaux. L’aristocrate et la peintre se lient d’amitié avec une troisième femme, la servante. Pourquoi ?

Je voulais mettre en avant la sororité entre ces femmes, qui abolit de fait la hiérarchie sociale. Les personnages sortent des conventions. Mais cette servante, on ne la voit jamais servir des plats, porter des plateaux ; elle se dépare de son emploi. C’est la fiction qui met ces personnages à égalité. Dans une des scènes, je déplace même les attentes : la serveuse brode, donc se pose comme artiste, l’aristocrate cuisine et la peintre sert du vin.

Choisit-on différemment ses interprètes pour un film d’époque ?

Le rôle d’Héloïse est pensé pour Adèle Haenel. J’ai écrit le personnage en m’appuyant sur toutes les qualités dont elle a fait la solide démonstration ces dernières années. Mais il s’est aussi écrit avec l’ambition d’une partition neuve pour Adèle. Il y avait aussi l’envie d’une histoire d’amour avec de l’égalité. Dès le casting, avec Christel Baras nous étions soucieuses de cet équilibre. J’avais à cœur de créer un duo, un couple de cinéma. Le personnage de Marianne est de toutes les scènes, Noémie Merlant en est une interprète volontaire, courageuse, sentimentale. Un alliage de précision et de débordement qui a rendu passionnante l’invention du personnage.

Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, en salles le 18 septembre, a bénéficié de l’avance sur recettes avant réalisation et l’aide sélective à la distribution (aide au programme) du CNC.