Comment les réalisateurs du « Procès contre Mandela et les autres » ont créé un film à partir d'archives sonores inédites

Comment les réalisateurs du « Procès contre Mandela et les autres » ont créé un film à partir d'archives sonores inédites

18 octobre 2018
Cinéma
Procès Mandela
Procès Mandela UFO Distribution

Le documentaire « Le Procès contre Mandela et les autres » met en images les paroles du procès de Nelson Mandela, avant qu’elles ne soient perdues dans les archives.


Le Procès contre Mandela et les autres (en salles le 17 octobre) est un documentaire à trois niveaux. Il se compose des enregistrements purement sonores et inédits du procès de Rivonia (où Nelson Mandela et ses compagnons de l'ANC ont été condamnés à la prison à vie en 1964), de la parole de survivants recueillie en 2017...  et de séquences animées pour illustrer et dramatiser les archives sonores. Résultat, un film complexe et passionnant dont le procédé est de rendre visible la parole passée. Les réalisateurs du film, le chef opérateur Gilles Porte et le grand reporter Nicolas Champeaux, nous expliquent comment ils ont pu accéder à des archives inédites et essentielles pour créer leur film.

Pourquoi est-ce que ces archives n'ont pas été exploitées plus tôt ?

Nicolas Champeaux : Les enregistrements du procès prenaient la poussière depuis 1964, car ils avaient été enregistrés sur Dictabelt, un support analogique complètement désuet. Personne ne savait comment les exploiter. En 2000, le gouvernement britannique avait tenté de les numériser en utilisant des lecteurs de Dictabelt d'époque mais ça n'avait pas marché et les enregistrements avaient été endommagés. Jusqu'en 2016, quand un ingénieur de l'ENS Lyon, Henri Chamoux invente une machine capable de lire et de numériser du Dictabelt. L'INA avait déjà accompagné les Sud-Africains pour numériser leur patrimoine sonore et a décidé d'aider le projet de numérisation des 256 heures du procès. Quand on numérise, il faut être très attentif car la machine utilise un diamant comme un tourne-disque, et si le diamant saute on peut perdre quelques secondes de son... Chamoux a dû écouter les 256 heures du procès. Il a été fasciné par ce qu'il a entendu, et surtout par Ahmed Kathrada, un des accusés du procès que j'avais déjà interviewé. Il a fait des recherches sur Internet et m'a retrouvé, et on s'est mis en contact... Et j'ai eu l'idée d'en faire un film.


Gilles Porte : Nicolas était le correspondant de RFI en Afrique du Sud pendant une dizaine d'années. Il ne voulait pas faire un film tout seul. Il a alors contacté William Jéhannin, son ami d'enfance et patron d'UFO (distributeur du film, ndlr), qui m'a appelé. On s'est rencontrés, ça a collé, et presqu'aussitôt on est partis -sans financement- en Afrique du Sud rencontrer les survivants du procès. A cause de leur âge avancé, il fallait faire vite pour pouvoir recueillir leur parole. C'était en janvier 2017, au moment de l'investiture de Trump. On est partis avec deux petites caméras format appareil photo qui permettaient de tourner en 4K, deux LED, une toile de fond. Et un ingénieur du son.

Pourquoi avoir choisi d'animer les séquences du procès ?

Gilles : Dès le début, on a voulu faire des séquences d'animation. Le constat était simple : il nous manquait des images. On n'allait pas reconstituer avec des comédiens. Il existait quelques photos et des croquis d'audience. J'avais déjà un peu bossé avec l'animation, et j'ai proposé le nom de Oerd. Il a été emballé. Quand on est partis pour l'Afrique, il avait déjà dessiné deux-trois dessins. On est revenus du pays après dix jours de tournage et avec 17 heures de rushes sous le bras. On a commencé à chercher le financement pendant qu'il commençait à animer, tout seul. Il a réalisé une minute de film en une semaine, pour qu'on puisse le montrer à des producteurs.

Nicolas : On savait qu'on allait leur faire écouter leurs propres interrogatoires. On a dû choisir dans les archives des extraits qui nous semblaient intéressants. On a presque écouté toutes les 256 heures. On ne voulait pas de voix off : le procureur fait le travail pour nous. Après le premier tournage, on a tout réécrit. On a décidé de suivre et d'exploiter la dramaturgie du procès, qui nous donnait des revirements et des coups de théâtre. On a rajouté aussi la séquence de Walter Sisulu, qui est devenue hyper importante d'un coup...

Gilles : Il y a tout dans ce procès. Les traîtres, les héros, le juge, les retournements... L'angoisse des familles dans le public, très palpable. A un moment on entend un verre qui se remplit, le micro de l'époque a capté ce bruit ! Les micros n'étaient évidemment pas placés idéalement.

Comment avez-vous retravaillé les archives sonores ?

Gilles : On a rajouté des bruitages comme le bruit de l'étoffe de la robe du procureur. Mais la matière sonore restait forte et riche. Le fond de notre travail était quand même de faire écouter le mieux possible ces archives. On les a nettoyées mais pas trop -il fallait entendre les craquements... La toile derrière les interviewés pour qu'on les entende mieux. Les dessins ne devaient pas être des cartoons, trop exagérés. La musique ne devait pas entrer en rivalité avec les archives sonores. Notre hantise c'était de rajouter du pathos... On a même enlevé des choses. Ça demande du doigté. En tant que chef opérateur, je trouvais ça génial d'être confronté à l'absence d'images. On dit souvent que le cinéma c'est 60% d'image et 40% de son, là c'est 80% de son ! C'est souvent l'image qui dicte l'ambiance sur un plateau ; ici c'était le son.

Nicolas : On a gardé les « craquements » pour l'authenticité. C'est le respect de la texture de l'archive, c'est presque du beau son : on entend très bien ce qu'ils disent mais il y a toujours ce grain propre aux belles archives. Le son est nettoyé, mais il fallait respecter la texture et le grain...

Gilles : Tu vois, Nicolas, tu parles de texture et de grain alors qu'on emploie normalement ces termes pour de l'image argentique. Les dessins d’Oerd possèdent aussi un grain, comme des fusains. Il a trouvé une matière : au début on pensait à du sépia mais on est restés sur le noir et blanc. On avait pensé au départ à un effet de matière comme une vieille pellicule, avec des rayures, mais ça faisait trop. Encore une fois, on a privilégié la sobriété : quand Kathrada parle d'Auschwitz, Oerd nous a proposé de dessiner un train vers le camp. Mais avec Nicolas, on a préféré laisser le visage de Kathrada et sa parole simple. Nicolas voulait vraiment le film sur deux minutes d'écran noir avec les voix, je n'étais pas sûr mais il avait raison : il fallait montrer sur quoi on se basait. On aurait pu ouvrir sur l'histoire de l'arrivée des archives en France, c'était une histoire à part entière, mais non. Le film est très écrit : on l'a même fait relire par un « script doctor » pour être sûr qu'il fonctionne dramatiquement.

Le documentaire « Le Procès contre Mandela et les autres » a bénéficié du soutien du CNC : Aide sélective à la distribution - 1er collège (aide au programme), Aides à la création visuelle ou sonore par l’utilisation des technologies numériques de l’image et du son - CVS (anciennement NTP), Soutien au scénario, aide à la réécriture