« Élise sous emprise » : trois questions à la réalisatrice Marie Rémond

« Élise sous emprise » : trois questions à la réalisatrice Marie Rémond

18 mai 2026
Cinéma
« Elise sous emprise » réalisé par Marie Rémond
« Elise sous emprise » réalisé par Marie Rémond Films Grand Huit

Avec Élise sous emprise, Marie Rémond adapte sa propre expérience traumatique. Endossant la triple casquette de réalisatrice, scénariste et actrice, elle raconte la création de son premier film.


Avant Élise sous emprise, sorti le 13 mai dans les salles françaises, il y eut André, une pièce inspirée à la fois de sa propre expérience traumatique et du livre Open d'André Agassi. Marie Rémond a vécu sous l'influence de son compagnon pendant dix ans avant de réussir à s'en extraire. Elle a d'abord voulu raconter son ressenti tout en le mélangeant à ce qu'exprimait le tennisman dans son autobiographie. Puis elle a été approchée pour en tirer un film, encore plus proche de son expérience personnelle. Elle raconte comment est né ce premier long métrage, dont elle tient le premier rôle en plus d'en être la scénariste et réalisatrice.

Élise sous emprise s'inspire de votre propre expérience, pourtant, vous ne cessez de brouiller les pistes entre réalité et fiction…

Marie Rémond : Élise sous emprise, ce n'est pas que ma propre histoire. Tout n'est pas autobiographique, mais le cœur du film, cette relation toxique qui amène des crises de panique, je l'ai vécue. Et la création d'André sur scène aussi, même si dans ma vie, il n'y a pas eu d'assistante devant remplacer un metteur en scène mort prématurément…

Au début de l'écriture, je n'avais pas du tout prévu de faire évoluer mon héroïne dans le milieu du théâtre. Puis je me suis dit que, ne venant pas du cinéma, cela serait plus simple pour moi de me rapprocher de ce que je connaissais bien. Ensuite, excepté pour les symptômes, je cherchais à brouiller les pistes, j'ai mis du temps à intégrer des éléments cent pour cent autobiographiques. Ce processus a été long, j'ai effectué plusieurs changements dès l'écriture par rapport à la pièce, et à ce que j'ai véritablement vécu. Comme le fait de parler d'André très tard, par exemple, parce que j'avais peur que les spectateurs se disent : « Si ça c'est vrai, tout est vrai ». Alors que dans le film, il y a plein de choses issues de mon imagination, je « triche » sur plusieurs points autobiographiques.

«Je cherchais à brouiller les pistes, j'ai mis du temps à intégrer des éléments cent pour cent autobiographiques.

Dans la création, j'ai essayé de garder des repères. Cette place un peu « dedans dehors », le fait d'amener un projet puis de l'incarner sur le plateau, je l'avais déjà eue au théâtre. D'ailleurs j'ai fait appel à mon collaborateur artistique, Christophe Garcia, pour ce tournage. C'était très important pour moi d'avoir son regard sur ces deux différents modes de mise en scène.

Justement, comment est née chez vous l'envie de passer de la mise en scène théâtrale à la mise en scène de cinéma ?

Grâce à la proposition de deux productrices : Laëtitia Galitzine et Albane de Jourdan. Elles avaient vu mon spectacle sur André Agassi et celui sur Barbara Loden, Vers Wanda, qui ont pour point commun d'évoquer ce sujet de l'emprise. Elles m'ont demandé si j'avais une thématique que j'aurais envie de développer au cinéma, plutôt qu'au théâtre. Personnellement, cela faisait longtemps que je me posais la question, mais je tournais autour sans oser la concrétiser. En tant que comédienne de scène, je n'aurais certainement pas osé me lancer toute seule dans la réalisation d'un film. Même si au fond de moi, traiter ce sujet-là sur grand écran, j'en avais envie. Leur demande m'a servi de déclencheur, m'a obligée à moins me cacher derrière une autre histoire ou une œuvre déjà existante.

De la scripte à l'ingénieur du son, tout le monde travaillait dans la même direction.

Avant de passer derrière la caméra sur ce premier long, j'avais eu la chance de participer au programme Emergence. Il n’existe plus aujourd’hui mais il permettait  à des réalisateurs et réalisatrices, qui avaient des idées mais n'avaient encore jamais tourné, de filmer deux ou trois séquences. Expérimenter ce mini-tournage, avec une courte préparation, deux jours de prises de vue et trois jours de post-production, ça m'a énormément aidée pour Élise sous emprise. J'ai notamment fait attention à préparer tout ce qui était possible en amont avec ma cheffe-opératrice, Virginie Saint-Martin. Comme ça, tout ce que je n'avais pas comme vocabulaire cinématographique, on pouvait le mettre en place au maximum avant de tourner. Quand je lui parlais de sensations, de ce que je voulais transmettre aux spectateurs via telle ou telle séquence, elle me détaillait les possibilités techniques. Nous avons fait ensemble ce travail très en amont, pour être d'accord sur tous les points : le son, la lumière... Comme le film a mis du temps à se financer, j'ai pu anticiper, arriver vraiment bien préparée pour les trente jours de tournage. Nous avons eu l'aide de deux régions, donc nous avons assez peu tourné à Paris, plutôt à Strasbourg et à Lille, avec une équipe très soudée. De la scripte à l'ingénieur du son, tout le monde travaillait dans la même direction.

« Elise sous emprise » réalisé par Marie Rémond
« Elise sous emprise » réalisé par Marie Rémond Films Grand Huit

Tout au long du processus, j'ai été extrêmement vigilante quant à la tonalité du film. Trouver le bon rythme et le bon équilibre entre drame et comédie, ce n'était pas évident. Je parle d'une femme qui peut se retrouver paralysée par la peur, ou submergée par le chaos, donc il y a ce fond très sérieux qui pourrait refroidir le public, alors que je raconte aussi des choses assez joyeuses, lumineuses. Il y a de l'humour dans tous mes personnages. Nous devions trouver le bon équilibre pour que ce ne soit pas trop sombre, et j'ai trouvé que cette ambiguïté était plus facile à transmettre au théâtre.

Je suis heureuse d'avoir pu montrer des choses dans ce film qui n'étaient pas possibles sur scène.

En revanche, le cinéma offrait la possibilité de proposer quelque chose de plus physique, de plus sensoriel. C'est ce point-là qui m'a véritablement motivée à raconter cette histoire au cinéma : pouvoir montrer quelque chose de subjectif, le traitement des crises, par tous les outils de son, de lumière, de champ visuel, de musique aussi. Autant au théâtre, je n'aime pas du tout utiliser les outils du cinéma (les écrans, la bande son...), autant je suis particulièrement touchée par la vulnérabilité des acteurs et actrices sur scène, et j'ai pu m'inspirer de ces codes du théâtre pour les utiliser à fond au cinéma. Je suis heureuse d'avoir pu montrer des choses dans ce film qui n'étaient pas possibles sur scène.

« Elise sous emprise » réalisé par Marie Rémond
« Elise sous emprise » réalisé par Marie Rémond Films Grand Huit

Comment avez-vous trouvé le rythme du film ?

Le plus gros défi a été la post-production. Venant du théâtre, c'est très déstabilisant d'être pendant si longtemps seule dans une salle avec un monteur ou une monteuse et de pouvoir retoucher le film encore et encore. Comme on ne sent pas le rapport avec le public comme sur scène, la qualité du film se joue beaucoup au montage, et je dois avouer que j'ai mis du temps à apprivoiser cet aspect-là. Je l'ai retouché presque jusqu'à la dernière minute, nous avons pris de grandes décisions au dernier moment.

Il était important, aussi, de montrer que chaque crise est différente, qu'on ne s'habitue pas à cela.
 

Nous avons aussi monté en fonction de la musique : le montage aidait Feu ! Chatterton à trouver le bon rythme, et inversement. Nous sommes partis du travail du son : dès que l'héroïne est en état d'alerte, son environnement change, notamment l’environnement sonore. Au départ, ils étaient partis sur des musiques assez sombres, « lynchéennes ». Comme nous avons mis du temps à trouver cet équilibre entre comédie et drame, leur musique s'est petit à petit adoucie, à force d'en discuter et de voir évoluer le montage.

Il était important, aussi, de montrer que chaque crise est différente, qu'on ne s'habitue pas à cela. Donc il y a ce jeu entre des sons techniques, comme ceux du métro par exemple, et la musique, qui ne devait surtout pas être une illustration des crises. Je ne voulais pas qu'elle serve de liant : pour moi, elle devait parfois représenter la musique interne du personnage, ou sa pulsation, son cœur qui bat, puis que ça s'ouvre un peu. Grâce au personnage de Joseph (Gustave Kervern), par exemple. Quand Élise a de nouveau l'impression de faire partie du monde et qu'elle revoit des gens, la musique se fait plus acoustique, les sons se rééquilibrent autour d'elle, elle est de nouveau capable d'entendre la mélodie. Tout ce travail a été très intéressant à concevoir ensemble. Heureusement, nous avons eu du temps pour faire plusieurs propositions et les explorer tout au long du montage.

ÉLISE SOUS EMPRISE

Affiche de « ÉLISE SOUS EMPRISE »
Élise sous emprise KMBO

Réalisation et scénario : Marie Rémond
Production : Films Grand Huit
Coproduction : Panache Productions, La Compagnie cinématographique, Chapka Films, Super 8 Production, KMBO Production
Distribution : KMBO
Ventes internationales : MPM Premium
Sortie le 13 mai 2026

Soutien sélectif du CNC : Avance sur recettes avant réalisationAide sélective à la distribution (aide au programme 2026)