Pourquoi vous êtes-vous intéressé à Jan Bojarski ?
Jean-Paul Salomé : Je le dois à mon producteur de La Daronne, Jean-Baptiste Dupont, qui, juste avant la sortie du film, m’avait glissé avoir un nouveau projet pour moi. Un sujet qui correspondait à ma manière de raconter des histoires pour aller au-delà du film en costumes ou du biopic classique : la vie de Jan Bojarski…
Aviez-vous déjà entendu ce nom ?
JPS : Honnêtement non. Au moment où Jean-Baptiste m’en a parlé, il n’y avait qu’un simple traitement, mais énormément de documentation. Des articles de presse de l’époque, des coupures de journaux, le récit de son procès quasiment minute par minute, des photos… Je me suis donc plongé dedans. Jean-Baptiste avait vu juste : ce personnage m’a immédiatement passionné.
Pour quelles raisons ?
JPS : Parce qu’il m’a touché. Bojarski n’est ni aimable ni sympathique au premier abord. Il est dans une quête de reconnaissance permanente. Il commence presque comme un gangster, sans vraiment l’être. Il devient faussaire, puis artisan, puis presque artiste. Et le fait qu’il soit polonais dans la France d’après-guerre ajoutait encore quelque chose de très fort. Je me suis dit que cette histoire était incroyablement riche, qu’il y avait plein de choses à raconter avec lesquelles je me sentais en accord. La possibilité d’un récit à la fois profondément romanesque et très intime.
Pourquoi avoir fait appel à Bastien Daret pour coécrire le scénario ?
JPS : J’adore les binômes. J’aime écrire mais j’ai toujours besoin d’un partenaire, de quelqu’un avec qui confronter mes idées. J’ai rencontré Bastien alors qu’il sortait de la Fémis. J’étais à la recherche d’un jeune coauteur pour un projet qui n’a, hélas, pas vu le jour. Mais nous nous étions très bien entendus, humainement et artistiquement. Donc je suis spontanément revenu vers lui pour L’Affaire Bojarski.
Bastien Daret : En sortant de l’école, j’ai surtout écrit des projets qui n’ont pas abouti ! C’est le quotidien d’un scénariste… Mais tout en entamant une activité de producteur avec Topshot Films (Avant que les flammes ne s’éteignent, Partir un jour…), je n’ai jamais cessé d’écrire. Quand Jean-Paul m’a rappelé pour L’Affaire Bojarski, ce qui m’a immédiatement frappé, c’est l’axe narratif. Nous n’étions pas dans un biopic classique qui raconterait toute une vie, mais dans le récit d’une traque sur quinze ans. Il y avait une structure de polar, presque de thriller, reposant sur une matière réelle extrêmement forte.
JPS : D’emblée, j’ai voulu éviter le biopic traditionnel. J’avais cette image très précise d’un homme seul, avec sa valise, qui passe de ville en ville, dort dans des hôtels de province, attend sur des quais de gares… Un personnage à la Simenon qui renvoyait au cinéma des années 1950 et 1960 que j’adore.
Comment raconter un personnage aussi solitaire, qui se confie peu aux autres et ne parle même pas de son activité à sa propre femme ?
BD : C’était un vrai pari à l’écriture. Dans les scénarios, nous cherchons presque toujours à créer un confident à qui le personnage parle et qui lui permet d’exprimer ses pensées. C’est ce que nous avons fait au début, puis nous avons retiré ces scènes petit à petit. Car il fallait accepter que Bojarski reste opaque, que nous ne comprenons pas tout. Accepter de laisser des zones d’ombre. Au fond, sa vie est plutôt semblable à celle d’un représentant, sans panache. J’ai beaucoup pensé à Tandem de Patrice Leconte, par exemple.
JPS : La seule personne qui connaît vraiment Bojarski, c’est André Mattei, le commissaire qui le traque. Très vite, nous comprenons que la seule fin heureuse possible pour ce personnage serait de se faire arrêter. Car la reconnaissance de son travail à laquelle il aspire passe par là. Mais l’absence de confident rend le rôle beaucoup plus intéressant à jouer. Ça laisse de la place au silence, au non-dit. Pour cela, nous avons dû faire des choix. Nous avons assumé de grandes ellipses, dès l’écriture et jusqu’au montage. Nous avions, par exemple, beaucoup plus de repères temporels. Mais nous nous sommes rendu compte que ça nous ramenait vers quelque chose de trop balisé. Finalement, nous avons préféré que le temps passe à travers des détails : les visages qui changent, les voitures, les enfants qui grandissent… Tout cela supposait aussi d’avoir un grand comédien dans le rôle-titre.
Reda Kateb a-t-il été votre premier choix ?
JPS : Oui, car je savais qu’il habite les silences. Que seul à l’image, sans dialogue, sans partenaire, il se passerait toujours quelque chose. Il a accepté le projet avant même que le scénario soit écrit. Et il ne nous a jamais lâchés.
Comment vous êtes-vous réparti le travail d’écriture ?
BD : L’un écrivait une scène pendant que l’autre retravaillait la précédente. Et ainsi de suite. Il y avait toujours un léger décalage. Nous avions déjà utilisé cette méthode lors de notre première expérience commune. Cela nous permet de vraiment creuser les choses.
JPS : J’ai besoin d’écrire. Je ne fais pas partie de ceux qui se contentent de discuter. J’ai besoin de mettre les mains dedans.
Les contraintes budgétaires liées à tout film en costumes ont-elles influencé l’écriture du scénario ?
JPS : Énormément. Le film s’est révélé trop cher à un moment. Il a donc fallu revoir certaines ambitions. Les scènes de gare, de train, ont été réduites ou transformées. Mais je trouvais de toute façon que le cœur du film était ailleurs. Dans le fait de voir Bojarski travailler dans son atelier, de voir ses mains…
BD : Ça faisait aussi partie des choses qui m’ont donné envie de me plonger dans ce projet. J’avais en tête Un cœur en hiver de Claude Sautet, La Belle Noiseuse de Jacques Rivette, mais aussi Le Solitaire de Michael Mann. Tous ces films où nous voyons des artistes/artisans au travail. Mon père est artisan. Ça me touchait beaucoup.
JPS : Même si les premiers spectateurs ont l’air d’y être sensibles, il a fallu se battre pour imposer cette idée à nos interlocuteurs.
Tout comme le fait que Bojarski ne soit guère sympathique, comme vous l’indiquiez plus tôt…
BD : Au départ, dans notre première version, il était encore plus dur, plus fermé. Puis nous avons cherché des moments de panache, des sursauts, une forme de dignité.
JPS : La fille de Jan Bojarski a vu le film. Elle a dit qu’il grandissait son père. Et que les scènes que nous avons inventées lui semblaient justes par rapport à la réalité.
Écrire un film historique, c’est aussi se poser la question de la langue. Comment l’avez-vous abordée ?
BD : C’est un enjeu essentiel. Nous nous sommes posé, par exemple, la question des négations. Nous en avons enlevé beaucoup même si nous avions envie qu’il y ait quelque chose dans le langage qui permette de sentir l’époque. Je crois que Bastien Bouillon, qui joue le commissaire Mattei, en a un peu rajouté. Sur la langue, nous pouvons vite passer complètement à côté.
JPS : Ça me terrifiait, j’avoue. Car je n’ai plus fait de film d’époque depuis Les Femmes de l’ombre en 2008, qui avait été compliqué pour un tas de raisons. Ça demande tellement d’énergie ! Là, c’est vraiment la force du sujet qui m’a fait replonger. Mais j’ai essayé de l’aborder différemment en me concentrant sur les personnages plutôt que sur les détails historiques.
BD : En même temps, il était tout aussi facile de se perdre en rendant le film trop contemporain. Le véritable enjeu sur ce point, c’était le personnage de la femme de Bojarski que joue Sara Giraudeau. Comme réussir à en faire une épouse un peu libre dans cette époque-là sans qu’elle paraisse anachronique ?
JPS : J’ai demandé à Delphine Gleize, que j’aime beaucoup, de venir faire une consultation sur ce personnage. Pour apporter une touche féminine.
BD : Je crois que Delphine nous a libérés en nous poussant à aller vers plus de nudité, plus de liberté. Autant de choses que nous ne nous autorisions pas vraiment en tant qu’hommes. Parce que pour Delphine, la liberté du personnage se situait à cet endroit-là. En tout cas, nous voulions nous éloigner de la figure archétypale de l’épouse qui se révèle souvent être un obstacle au désir du personnage principal et réduite au rôle de l’emmerdeuse.
Avez-vous continué à écrire pendant le tournage ?
JPS : Il n’y a pas eu de réécritures massives. Mais des ajustements ici et là sur certaines scènes.
BD : Oui, tu as dû m’appeler une ou deux fois…
JPS : Il y a dix ans, je n’aurais pas été capable de faire ce film de cette manière, voire incapable de le faire du tout. Mais j’ai appris à me faire confiance. À travers ce personnage pourtant très éloigné de moi, je crois avoir raconté des choses très intimes.
L’ AFFAIRE BOJARSKI
Réalisation : Jean-Paul Salomé
Scénario : Jean-Paul Salomé et Bastien Daret
Production : Le Bureau, Les Compagnons du Cinéma
Distribution : Le Pacte
Ventes internationales : The Bureau Sales
Sortie le 14 janvier 2026
Soutien sélectif du CNC : Aide au développement d’œuvres cinématographiques de longue durée