Comment Kidam (Rien à foutre d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre ou Kika d’Alexe Poukine) s’est-il retrouvé à produire ce premier long métrage tourné en Azerbaïdjan ?
Jules Grange : Le Retour du projectionniste est le tout dernier film produit par François-Pierre Clavel, disparu le 2 novembre 2023, à 48 ans. Il revêt donc une importance émotionnelle particulière pour Kidam qu’il avait rejoint en 2010. C’est lui qui avait amené le film et j’ai pris son relais dans la dernière ligne droite. Ce projet nous est arrivé à un moment où François-Pierre s’était installé à Bordeaux avec la volonté de développer un réseau en cherchant de nouveaux talents et de nouveaux récits en Nouvelle-Aquitaine. C’est à ce moment-là que nous avons entendu parler d’Orkhan Aghazadeh et de son parcours. Né en 1988 en Azerbaïdjan, il a étudié le cinéma à Londres et son court métrage de fin d’études, The Chairs, avait été sélectionné au Poitiers Film Festival en 2018. Il y avait remporté une résidence à La Prévôté, en Nouvelle-Aquitaine, mais aussi à la Cinéfondation. Une première pour un cinéaste azerbaïdjanais. Ce sont les responsables de La Prêvôté qui ont suggéré à François-Pierre de le rencontrer car ils trouvaient que son cinéma ressemblait à celui que Kidam défend : la fiction du réel à travers des documentaires fictionnalisés ou des fictions très ancrées dans le réel.
Orkhan Aghazadeh travaillait-il déjà sur Le Retour du projectionniste ?
Non, à ce moment-là, il développait un long métrage de fiction The Prisoner, un film très sombre centré sur un prisonnier à Bakou. Nous avons adoré le projet mais nous savions que nous n’arriverions pas à trouver le financement pour une première fiction aussi ambitieuse signée par un réalisateur azerbaïdjanais que personne ne connaît. Nous le lui avons dit en lui expliquant que ça pourrait être son deuxième film. Et c’est là qu’il nous a parlé d’une idée de documentaire autour d’un homme rencontré pendant le tournage de The Chairs dans un village reculé du sud de l’Azerbaïdjan : Samid, un vieux projectionniste de l’époque soviétique, qui veut refaire marcher le projecteur de son village et y ramener le cinéma. Nous avons immédiatement accroché à cette idée que nous percevions bien plus finançable. C’est ainsi qu’est né Le Retour du projectionniste.
Comment a démarré la production ?
Comme il s’agit d’un documentaire hybride teinté de fiction, il nous semblait indispensable de montrer des images pour convaincre des investisseurs et leur faire comprendre la nature du projet. L’idée était donc d’envoyer Orkhan en repérages le plus rapidement possible. Cela a été rendu possible grâce à une aide au développement de la Région Nouvelle-Aquitaine. Ce premier repérage était aussi l’occasion pour nous de voir comment nous pouvions travailler avec Orkhan. Une relation de confiance s’est très vite installée. Un élément indispensable car de ce premier voyage jusqu’à la première projection du film dans le village, nous avons tout piloté depuis Bordeaux, via des appels, des WhatsApp, des Zooms. Orkhan a constitué ses équipes sur place, avec des personnes qui connaissaient le terrain. C’est quelqu’un capable de tout faire. Tourner, monter. Après deux semaines de repérages, ce qu’il nous a montré nous a confortés dans la certitude que nous tenions un film, qu’il y avait du cinéma.
Comment s’est construit le financement ?
Nous avions un plan de trésorerie limité, car Orkhan ne voulait pas se faire financer par l’État azerbaïdjanais. Nous avons donc pris la décision, outre l’aide de la Nouvelle-Aquitaine, de l’envoyer sur place sur nos fonds propres. Les images que nous avons ensuite insérées dans notre dossier de financement ont été décisives. Le projet a obtenu l’Aide aux cinémas du monde à l’unanimité. Ce fut notre premier financement structurant. Puis nous avons été rejoints par un coproducteur allemand, Lino Rettinger, de Lichtblick Films, qui a su trouver des financements via la Région Nord-Westphalie, auxquels se sont ajoutés notamment la Lucarne d’Arte et le « Mini-traité » – Aide au développement et à la coproduction de projets cinématographiques franco-allemands. Ce qui a permis de réunir 400 000 euros pour donner vie au film.
Quelles étaient les obligations en termes de techniciens français ?
L’idée était que le tournage se fasse avec une équipe intégralement azerbaïdjanaise en reproduisant ce que nous avions fait aux repérages : des sessions de cinq à dix jours, tous les mois ou tous les deux mois, où, outre ce qu’il captait sur le moment, Orkhan demandait parfois aux habitants du village de rejouer des choses qui s’étaient déroulées pendant son absence et qu’ils lui avaient racontées. Les techniciens français – comme allemands – sont donc intervenus lors de la phase de postproduction : Antonin Dalmasso, monteur et mixeur son, Emmanuel Fortin à l’étalonnage…
Le film a-t-il beaucoup évolué au fil du tournage ?
Énormément. Dans tous les dossiers de financement, par exemple, il n’a jamais été question d’Ayaz, le jeune passionné de cinéma et de ses techniques, qui aide Samid, le vieux projectionniste, dans sa quête. Car Orkhan ne le connaissait pas avant de commencer le tournage. Dans la première mouture du projet, le film était centré sur Samid, ses relations avec sa famille et notamment sa femme. Or, dès le départ, les femmes du village n’ont pas voulu être filmées, ce qui enlevait une grande partie du film qu’Orkhan avait en tête. Mais, au fil des jours, il a repéré ce jeune homme qui réparait des téléviseurs. Et l’amitié qui s’est nouée entre Ayaz et Samid est devenue peu à peu l’élément central du film, au tournage et encore plus au montage, où la place d’Ayaz n’a cessé de grandir. Le Retour du projectionniste est alors vraiment devenu une histoire de transmission.
Le tournage s’est terminé en novembre 2022. Comment s’est déroulée la suite du processus ?
La postproduction a débuté dans la foulée car nous voulions tenter une sélection à Cannes en mai 2023. Le film a été terminé en avril 2023, il a beaucoup plu et nous sommes passés tout près d’être retenus dans différentes sections. Nous avons ensuite espéré la section Panorama du festival de Berlin 2024, mais là encore nous avons fait chou blanc. Pourtant, à aucun moment nous n’avons perdu confiance car nous avions conscience de la qualité du film. Nous avons décroché une première sélection au festival Visions du réel à Nyon, en Suisse, en juin 2024. À partir de là, le film a énormément voyagé dans les festivals du monde entier : Hambourg, Chicago, Porto, Jérusalem, Turin. Il a été diffusé sur une chaîne de télévision en Corée du Sud… Mais la toute « première » française est arrivée en novembre 2024, au Festival des 3 Continents, à Nantes, où Le Retour du projectionniste a emporté l’adhésion et reçu deux prix. C’est là que nous avons trouvé notre distributeur, Survivance, dont le line-up nous paraissait en totale cohérence avec le film. Or ils ne sortent que quelques films par an. Leur planning 2025 étant déjà complet, ils nous ont proposé janvier 2026. Et même s’il y avait évidemment une impatience à sortir le film en salles, nous savions aussi que personne ne l’attendait et qu’il valait mieux travailler avec les bonnes personnes plutôt que de se précipiter. Ça nous a aussi permis tout au long de 2025 de le diffuser à travers le pays grâce aux festivals. Ce qui a porté ses fruits car nous devrions sortir sur 30 ou 40 copies. Ce qui constitue une excellente combinaison pour un film comme celui-ci.
Comment s’est passée la projection dans le village où il s’est tourné, que vous évoquiez plus tôt ?
C’était une promesse de François-Pierre que nous avons voulu tenir. Et cela restera comme l’un des grands moments émotionnels de cette aventure. Nous avons découvert à cette occasion qu’à l’époque soviétique, il existait des cours de théâtre obligatoires pour tout le monde. Donc que tous les habitants du village avaient déjà une expérience de jeu. Ce qui explique qu’ils soient si naturels à l’écran.
Allez-vous retrouver Orkhan Aghazadeh pour son deuxième long métrage ?
Oui, notre collaboration va continuer. Le film aura pour titre The Dress Behind the Wall. Orkhan y reprend une partie de The Prisoner, à commencer par son personnage principal, mais en le développant de manière plus chorale. Le récit se déroulera la nuit du Nouvel An perse où, dans certaines régions d’Azerbaïdjan, les hommes ont coutume de se déguiser en femmes pour danser. Orkhan est encore en pleine écriture et s’apprête à finaliser une première version du scénario. Nous espérons un tournage fin 2027 ou début 2028.
LE RETOUR DU PROJECTIONNISTE
Réalisation et scénario : Orkhan Aghazadeh
Production française : Kidam
Distribution : Survivance
Ventes internationales : CAT & DOCS
Sortie le 21 janvier 2026
Soutien sélectif du CNC : Aide aux cinémas du monde (ACM)
Le Retour du projectionniste a également obtenu le Mini-traité - Aide au développement et à la coproduction de projets cinématographiques franco-allemands