« C’est une histoire que nous avons découverte à l’âge adulte », confient Lauriane Escaffre et Yvo Muller. À l’origine de L’Affaire Marie-Claire, il y a l’étonnement des deux cinéastes devant le parcours de Gisèle Halimi et des femmes défendues par l’avocate lors du procès de Bobigny, en 1972. À l’époque, Marie-Claire Chevalier, adolescente, est poursuivie pour avoir avorté après avoir été victime d’un viol. Sa mère ainsi que trois autres femmes sont également mises en cause pour avoir contribué à cet avortement clandestin. Ce procès prend une dimension historique et devient un moment décisif dans la lutte pour la dépénalisation de l’avortement en France. Les réalisateurs sont frappés par l’audace, la force, la ténacité et le courage dont ces femmes ont fait preuve. De cette découverte naît l’envie de les mettre en lumière, avec une forme qui s’impose rapidement : la fiction.
« Nous voulions voir ce qu’il y avait derrière tous ces écrits, ce qui n’était pas forcément dans les archives et dans les documentaires. » Après avoir lu, regardé et écouté de nombreux documents sur l’affaire, le duo souhaite accompagner les personnages dans les espaces auxquels leurs recherches ne donnent pas directement accès. « Nous avions envie d’être dans leur tête. À nous, en tant qu’auteurs et autrices, de reconstituer ce que nous imaginons avoir été l’arrière-scène et le ressenti de ces personnages. » Le choix est aussi celui d’un cinéma d’émotion : « Nous souhaitions pouvoir partager leur vécu au plus proche. Et quel meilleur média que celui du gros plan, de l’émotion, de traverser ce qu’elles traversent ? », confirme la coréalisatrice Lauriane Escaffre. Dès l’écriture, ils veulent également toucher des spectateurs qui ne se seraient pas spontanément tournés vers ce sujet. « Grâce à la fiction, nous pouvons peut-être amener ces informations à des personnes qui, par un autre biais, n’y auraient pas été sensibilisées ou n’auraient pas été informées. Il fallait construire un film qui puisse tenir en lui-même, pour que, justement, il amène des gens qui ne seraient peut-être pas venus voir cette histoire-là. »

La plaidoirie comme point d’ancrage
Jusqu’où inventer lorsque sont abordés des personnes et des événements réels ? La question accompagne le projet dès ses débuts. « Nous nous sommes posé la question : jusqu’où pousser la fiction, qu’est-ce qui ne pourra jamais être changé, qu’est-ce que nous ne souhaitons pas changer ? », se souvient Yvo Muller. La retranscription du procès constitue une base essentielle. « Nous savons ce qu’il s’est dit pendant le procès. » Dans cette matière, la plaidoirie de Gisèle Halimi occupe une place particulière. Les cinéastes choisissent d’en conserver les mots, tout en procédant aux coupes nécessaires au récit. « Nous ne pouvions pas changer un mot de cette plaidoirie, tellement c’est un monument historique. » Selon leur estimation, les quelque quarante minutes du discours deviennent ainsi sept à huit minutes à l’écran. « Chaque phrase mériterait d’être entendue », soulignent-ils.
Ailleurs, les besoins de la dramaturgie conduisent à des déplacements assumés. Dans les faits, Marie-Claire Chevalier est jugée séparément, devant le tribunal pour enfants, le 11 octobre 1972. L’audience des quatre femmes majeures se tient le 8 novembre. Le film les réunit pour donner corps au collectif : « Nous avions envie d’avoir ces femmes ensemble. Nous avons pris la liberté, pour des raisons dramaturgiques aussi, de nous dire : faisons un seul bloc de toutes ces femmes. » Certains propos documentés changent également de cadre. Les cinéastes citent la rencontre entre Gisèle Halimi et le médecin Paul Milliez, racontée par l’avocate à la journaliste Annick Cojean. Une question posée au cours de cet échange est déplacée au tribunal : aurait-il pratiqué l’avortement si Marie-Claire était venue le consulter ? « Ce moment est très beau, très fort, nous le plaçons au tribunal à la fin, parce que, tout d’un coup, il a une puissance qui est différente. Nous nous sommes permis des libertés comme celle-ci pour mieux raconter l’histoire, puis aussi pour la faire tenir dramaturgiquement parlant. »

Construire la tension malgré l’issue connue
Comment maintenir l’incertitude autour d’un événement dont une partie du public connaît déjà l’issue ? « Nous savons qu’à la fin, cela va marcher. Mais comment ? Et comment est-ce que Gisèle Halimi va y parvenir ? » C’est sur la stratégie de l’avocate, ses risques et ses obstacles, que se concentre le travail de scénario. « Nous-mêmes, en lisant sa stratégie et comment elle explique vouloir la porter, il y a un moment où nous réalisons que c’est osé et très risqué », raconte Yvo Muller. Les obstacles rencontrés par l’avocate et les conséquences possibles de ses choix nourrissent la tension. Les cinéastes travaillent les enchaînements pour entretenir cette attente : l’enjeu consiste aussi à construire un enchaînement de scènes qui maintient l’attention au-delà de la connaissance des faits. « Il faut vraiment construire chaque scène pour se dire : que va-t-il se passer après ? C’est essentiel que le spectateur soit le plus actif possible, qu’il reconstitue cette histoire-là. »
Incarner sans imiter
Avec les comédiennes, la responsabilité d’interpréter des personnes réelles appelle d’abord un travail de mise en confiance. « Notre travail a plutôt été de dédramatiser. De ne pas leur mettre la pression par rapport à cela », explique Yvo Muller. Pour Charlotte Gainsbourg, qui interprète Gisèle Halimi, il s’agit notamment de désacraliser la plaidoirie et de s’appuyer sur la force du texte. « Nous ne lui avons pas demandé de ressembler à Gisèle Halimi, physiquement, ni dans la voix, ni dans les postures. Il n’y avait pas de mimétisme. » La consigne donnée aux actrices privilégie leur propre sensibilité : « Ce qui nous intéresse, c’est vous, votre sensibilité, votre façon de bouger, de parler. Et vous allez faire passer ces personnages-là à travers qui vous êtes, vous. » Cette liberté repose sur une préparation documentée. « Elles nous ont demandé de la documentation, nous leur avons transmis énormément de choses, elles ont beaucoup travaillé en amont. » Avec Cécile de France, qui interprète la mère de Marie-Claire Chevalier, les échanges se poursuivent pour ajuster le texte à son personnage. « Une fois que nous avons bien compris qui étaient ces personnages-là, il y a assez de liberté pour les incarner. » Une exigence que les cinéastes partagent : « C’est un devoir de mémoire. Nous voulons être à la hauteur de ces femmes », résument les cinéastes.
Prolonger le film par la rencontre
Cette volonté de transmission se poursuit dans l’accompagnement du film en salles. « Nous avons été ravis que Gaumont ait cette ambition avec nous », expliquent les cinéastes, qui évoquent une mobilisation auprès des associations féministes, des professionnels du droit et des lycéens. Lors des rencontres, les questions portent rapidement sur l’histoire et les droits des femmes. « Les échanges sont très forts et portent sur le sujet et presque pas sur le film. » À l’initiative de Gaumont, distributeur du film, Parenthèses Cinéma, son partenaire pour les opérations hors-médias, s’est associé à Citizen 7 pour accompagner le film auprès des réseaux féministes et du monde judiciaire. Spécialisée dans les campagnes autour de films à impact, Citizen 7 cherche à « créer des écosystèmes et des communautés autour d’une cause », explique sa fondatrice, Coline Aymard. L’équipe a mobilisé des associations engagées pour les droits des femmes, notamment les CIDFF (Centre d'Information sur les Droits des Femmes et des Familles) et l’ANCIC (Association Nationale des Centres d'Interruption de grossesse et de Contraception), ainsi que des relais professionnels, comme l’Union syndicale des magistrats et le média Village de la Justice. Ces partenaires sont invités à relayer le film auprès de leurs réseaux et à organiser des séances-débats sur leurs territoires. « Pour les accompagner, nous avons créé un kit de projection-débat. C’est un outil d’accompagnement à la fois sur la partie pratique et sur la partie thématique », explique Coline Aymard. Enrichi par les contributions de partenaires, le kit permet notamment de mettre en perspective l’histoire racontée avec les enjeux actuels.
Des rencontres ont également été organisées au Max Linder et à la Maison du Barreau, réunissant cinéastes, spécialistes et professionnels. Des projections à destination des lycéens ont également permis aux cinéastes d’échanger avec un public plus jeune. Pour le duo, ces discussions donnent au film une vie supplémentaire. Ils y voient un outil de dialogue et de transmission, mais aussi un moyen d'encourager les jeunes générations à poursuivre les combats engagés avant elles : « C’est assez réjouissant de se dire que c’est un outil de dialogue et de communication sur des sujets qui nous tiennent à cœur. De transmission et de mobilisation aussi. Cela a été fait avant, nous pouvons le refaire. Si nous nous mobilisons, nous pouvons faire bouger les choses.»