De Maurice Pialat à Claude Sautet
L'écriture de cinéma de Jacques Fieschi vient de son travail critique : après des études de lettres, il devient rédacteur en chef de la revue Cinématographe, où il écrit pendant dix ans sur le cinéma avec notamment le futur scénariste Jérôme Tonnerre, le futur producteur Philippe Carcassonne et les cinéastes Philippe Le Guay et Dominique Maillet... Le premier scénario de ce natif d'Oran (alors en Algérie française) est justement celui d’un film sur la guerre d'Algérie qui ne s'est jamais fait : Terre Brûlée, coécrit avec André Téchiné, dans lequel Catherine Deneuve aurait pu jouer, au début des années 1980.
Son premier crédit officiel en tant que scénariste se trouve au générique de Police (1985) de Maurice Pialat, sur lequel il prend le relais de la scénariste d'origine, Catherine Breillat. Jacques Fieschi était déjà apparu dans À nos amours (1983), lors de la fameuse scène du dîner final, où il incarne un dilettante imbuvable et méprisant. « Police était un grand film Gaumont, cher, avec des vedettes comme Gérard Depardieu et Sophie Marceau... Je travaillais sur le tournage, écrivant des scènes qui pouvaient être tournées deux jours plus tard : c'était une aventure compliquée, mais très excitante. » Le film provoque une rencontre décisive avec Claude Sautet : le réalisateur des Choses de la vie a été séduit par son écriture de la scène finale de Police et lui demande de travailler avec Jérôme Tonnerre sur le scénario de Quelques jours avec moi (1988), avec Daniel Auteuil et Sandrine Bonnaire. « C'est avec Claude Sautet que mon métier s'est bâti. Parce qu'il exigeait un travail long, méticuleux, avec des indications de dialogue et de jeu d'acteur très précises... Il s'agissait d'un véritable travail d'architecture. Mais je pouvais toujours m'exprimer, avec ma propre musique, en quelque sorte. »
Fait unique, Jacques Fieschi sera présent sur tous les tournages de Claude Sautet pour effectuer de petites « retouches » de scénario, tout en apprenant beaucoup sur le métier de comédien, comme Danielle Darrieux et Jean-Pierre Marielle. Il coécrit ensuite les deux films suivants du cinéaste, Un cœur en hiver (1992) et Nelly et Monsieur Arnaud (1995), tous deux avec Emmanuelle Béart. Pour Nelly et Monsieur Arnaud, l'ultime film du réalisateur disparu en 2000, c'est lui qui suggère que la relation entre une jeune femme et un vieil homme, le sujet d'origine, se noue autour du désir de ce dernier d'écrire ses mémoires sans savoir se servir d'un ordinateur. Peut-être un clin d'œil à la pratique de Jacques Fieschi lui-même, qui écrit ses scénarios à la main ?

Le métier de scénariste
« Quand je commence un scénario, j'ai toujours l'impression de débuter. Chaque scénario, chaque sujet, doit trouver son propre mode de récit », résume-t-il. « J'ai toujours essayé de me souvenir de ces deux apprentissages, celui de Maurice Pialat et celui de Claude Sautet. Le scénario de Maurice Pialat était une masse de scènes dialoguées, sans descriptions ni indications de jeu. Dans les scénarios de Claude Sautet, au contraire, même les didascalies étaient très précises. »
Au cours de ses quarante ans de carrière, Jacques Fieschi s'est essayé à tous les genres. Il collabore au script de Sade (2000) de Benoît Jacquot, qui imagine l'emprisonnement de l'écrivain sulfureux pendant la Terreur. Il noue également une forte relation de travail avec la réalisatrice Nicole Garcia, dont il coécrit tous les longs métrages : d’Un week-end sur deux (1990) à 7h40 ce matin-là (2026). « J'aime apprendre un monde par l'écriture. Un travail historique demande évidemment un plus gros travail de documentation, pour ne pas dire trop de sottises et être plus exact. Il y a tout un apprentissage du sujet : par exemple, connaître les étapes de construction d'un violon pour Un cœur en hiver, où Daniel Auteuil travaille dans un atelier de lutherie semblait indispensable pour l'écriture. »
Jacques Fieschi passe lui-même derrière la caméra avec le drame choral La Californie (2006), sa seule réalisation à ce jour, librement inspiré du roman Chemin sans issue de Georges Simenon. Il l’a tourné dans un quartier chic de Cannes avec Nathalie Baye, Roschdy Zem, Ludivine Sagnier, Mylène Demongeot…
À son actif de scénariste figurent également Coco avant Chanel (2009) d'Anne Fontaine, Toutes les filles pleurent (2010) de Judith Godrèche ou encore Yves Saint Laurent (2014) de Jalil Lespert. Citant la dernière réplique de Mal de pierres comme exemple (« Je voulais que tu vives »), Jacques Fieschi insiste sur la nécessité de « trouver des phrases très simples, mais fondamentales. » Il se souvient notamment de Johnny Mad Dog (2007) de Jean-Stéphane Sauvaire, adaptation d'un roman racontant l'histoire d'un enfant-soldat au cœur de l'Afrique : « J'ai passé un mois au Congo avec d’anciens enfants-soldats, pour pouvoir écrire le film. Avant tout, il faut trouver une justesse sur les personnages. »

D’Honoré de Balzac à Albert Camus
Jacques Fieschi remporte en 2022 le César de la meilleure adaptation pour Illusions perdues (2021), coécrit avec Xavier Giannoli. Comment adapter le roman de Balzac ? Il a d'abord été question de faire deux films, Illusions perdues, puis Splendeur et misère des courtisanes, afin de développer au mieux les personnages et de suivre leurs destinées. Finalement, seul le premier se fera, salué par un succès public et sept César. Jacques Fieschi insiste de nouveau sur le travail de documentation, qui ne doit pas se mettre en travers du sujet : « La difficulté, en adaptant un livre situé dans une période historique, c'est de filtrer la masse d'informations, de trouver les détails de la vie quotidienne, comme la nourriture, par exemple. Cela permet de trouver un rapport charnel avec les personnages. » De la même façon, nul besoin de respecter à tout prix l'œuvre d'origine : « Finalement, il y a très peu de Balzac dans la voix off du film », sourit le scénariste, qui travaille de nouveau avec Xavier Giannoli sur Les Rayons et les Ombres (2026).
C'est aujourd’hui Malek Bensmaïl qui fait appel à Jacques Fieschi pour adapter le roman Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud (Éditions Actes Sud), récompensé par le prix Goncourt du premier roman en 2015. L'ouvrage réinvente L'Étranger d'Albert Camus, en racontant l'histoire du point de vue du frère de « l'Arabe » anonyme tué par Meursault.
« L'Arabe, c'est aussi l'Autre, le Colonisé... Le sujet m'a tout de suite intéressé, puisque cela parlait de l'Algérie », dit celui qui -outre le script de Terre brûlée jamais filmé- avait déjà écrit un récit autobiographique, L'Homme à la mer (1990), qui racontait son retour à Oran et qui avait reçu le prix Albert-Camus. Un balcon sur la mer (2010) de Nicole Garcia racontait également le retour d'un agent immobilier (Jean Dujardin) à la recherche de ses racines en Algérie.
« Notre adaptation du roman de Kamel Daoud est très libre », précise Jacques Fieschi. « Nous avons élargi le récit, dans toutes les facettes de l'histoire. Malek Bensmaïl tenait beaucoup à situer le film dans les années 1990, pendant la ‘décennie noire’ en Algérie. Le film commence sur la description d'un massacre... Mais ce qui m'intéressait, c'était de faire une véritable histoire de l'Algérie contemporaine : le film se déroule aussi en 1942, raconte l'époque coloniale, la pré-indépendance, l'indépendance... C'est toute l'ambition du film : non seulement une autre version du livre et de l'histoire, mais aussi une autre version de la vie. »
L’ARABE (THE ARAB)
Réalisation : Malek Bensmail
Scénario : Malek Bensmail et Jacques Fieschi
Production : Tita B Productions
Production étrangère : Hikayet Films (Algérie), CADC - Centre Algérien de Développement du Cinéma, Imagofilm Lugano (Suisse), RSI Radiotelevisione svizzera / SRG SSR (Suisse) Red Sea Film Festival Foundation (Arabie Saoudite)
Distribution : Les Films des Deux Rives
Sortie le 4 novembre 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Aide au développement d'oeuvres cinématographiques de longue durée, Avance sur recettes avant réalisation, Aide à la production - Fonds Image de la Diversité - 2019