L’école Pixar
Tout commence presque par hasard. Au début de sa carrière, Louis Clichy réalise un court métrage en noir et blanc qui circule sur Internet, à l’époque où YouTube prend son essor. Pixar le repère et lui propose de postuler. Il passe trois ans dans le studio américain, comme animateur, où son travail consiste donc à « déplacer les personnages, les mettre en scène, leur donner vie par le mouvement ». Il travaille notamment sur WALL-E (2008) et Là-haut (2009). De Californie, il ramène une méthode de travail. « Ce que j’ai beaucoup aimé chez Pixar, c’est cette manière très ouverte et collective de travailler ».
Une autre leçon le marque : « Pixar m’a appris que l’histoire devait être impeccable. » Selon lui, un enseignement à appliquer aux productions françaises, qui disposent de moins de marge de manœuvre pour reprendre un film en cours de route. « Puisque nous avons moins d’argent, il ne faut pas commencer la production tant que le storyboard et l’animatique, la structure osseuse du film, ne sont pas vraiment solides. »

D’Astérix au Corset
Après trois ans outre-Atlantique, Louis Clichy rentre en France avec une envie plus précise : ne plus seulement animer les films des autres, mais les réaliser. Alexandre Astier lui ouvre cette possibilité lorsqu’il cherche un coréalisateur pour le premier Astérix en animation 3D. Louis Clichy passe un test et rejoint l’aventure. « Il fallait quelqu’un qui puisse rassurer sur la 3D », résume-t-il. Il coréalise ainsi Le Domaine des Dieux (2014), puis Le Secret de la Potion Magique (2018). Pour ces deux films, la production s’appuie notamment sur la création d’un studio et sur une collaboration avec Mikros Animation et des partenaires belges, notamment pour des raisons financières. Louis Clichy se concentre davantage sur le storyboard et la mise en scène, tandis qu’Alexandre Astier est présent auprès des comédiens et sur les voix.
À la fin du deuxième Astérix, lorsqu’un troisième film lui est proposé, Louis Clichy décline. « Je sentais que je n’allais pas apporter grand-chose de nouveau à ces films. » Pour lui, le temps est venu de faire autre chose. « C’était le moment d’initier mon propre projet. » L’idée du Corset existe alors déjà. Avec Eddy Studio, il commence par tester quelques dessins et pistes. Le point de départ est là : Christophe, un garçon qui « penche » et qui fait briller l’horizon, dans un environnement rural. « Je voulais parler de ces régions que nous voyons rarement. » Lui-même a grandi en Beauce, est fils d’agriculteur, décédé en 2019. Le projet devient progressivement un récit sur l’agriculture, la transmission, la filiation, l’adolescence et les premiers sentiments amoureux.
Le scénario va pourtant s’éloigner de sa première version. Pendant environ un an et demi, plusieurs auteurs travaillent sur le récit, avec Franck Salomé comme coauteur au long cours. Une première tentation consiste à faire de Christophe un héros doté d’un superpouvoir. « Nous avons développé une histoire très sérieuse où le garçon avait vraiment un pouvoir, comme un super-héros. » Le dispositif fonctionne, mais quelque chose se perd : « Je perdais toute la subtilité de la relation père-fils et tout ce qu’il y avait autour, parce que le superpouvoir prenait toute la place. » Il faut revenir au point de départ, enrichi par ces détours.
Un désir de naturalisme
Pour fabriquer ce monde, le réalisateur pousse son désir de naturalisme jusqu’au bout. Pour la plupart des rôles, l’équipe organise un casting sauvage autour de Chartres et recrute des habitants de la région. « Dans ce cadre-là de naturalisme, j’avais très envie de ne pas prendre de comédiens professionnels. » Même Christophe est trouvé presque par accident. Pour vérifier ses dessins et ses dialogues, Louis Clichy demande à son fils Gary, qui a à peu près l’âge du personnage, de lire quelques phrases sur son téléphone. L’essai convainc : Gary devient Christophe. Quelques comédiens professionnels se joignent au projet : Rod Paradot incarne le grand frère, Alexandre Astier et Jean-Pascal Zadi complètent la distribution.
Pour enregistrer les voix, Louis Clichy décide d’emmener l’équipe dans une ferme de Beauce. Il veut que les acteurs puissent se répondre et retrouver le son des lieux. « Souvent, en animation, nous travaillons dans les studios à Paris. Les acteurs ne sont pas tous là au même moment, chacun est enregistré de son côté. Là, je voulais un enregistrement assez naturaliste. Je voulais qu’ils se répondent vraiment, qu’ils se chevauchent et même qu’ils se trompent. » Une partie des prises est réalisée sur les lieux mêmes du film. Le son est depuis longtemps une obsession chez Louis Clichy. Dans Le Corset, il devient un principe de mise en scène.
Au départ, le réalisateur s’impose une règle : « pas de musique extradiégétique, la musique arrive quand les protagonistes s’en servent ou l’entendent ». Cette contrainte devient un outil narratif et le réalisateur comprend qu’elle peut accompagner l’émancipation progressive de Christophe. L’orgue s’impose comme un prolongement de l’univers agricole. « C’est l’équivalent du tracteur dans la version musicale », explique-t-il. Le Requiem de Fauré apporte une dimension plus ample, tandis que Comme un ouragan de Stéphanie de Monaco révèle « l’une des premières failles » chez le père, qui ne montre jamais ses sentiments mais la chantonne dans sa voiture.

Trait noir et aquarelle
Cette attention au son se retrouve dans la fabrication de l’image. Louis Clichy dessine lui-même les personnages et les décors, avec son trait noir. Pour la couleur, Cécile Guillard apporte l’aquarelle. L’équipe cherche un style lâche, autorisant les débordements de pigments et les réserves de blanc. Les décors sont peints sur papier, tandis que les personnages sont animés et colorisés numériquement avant d’être retravaillés pour retrouver la matière de l’aquarelle. La technique est exigeante. « C’est très difficile de reprendre une aquarelle : une fois que nous avons mis le coup de pinceau, c’est impossible de revenir en arrière. » Une douzaine d’animateurs travaillent entre Paris et Angoulême : une production dispersée, à l’image d’un film qui s’affranchit des standards de l’animation industrielle.
C’est peut-être ce que Louis Clichy retient en premier de ce premier long métrage personnel : la possibilité de faire beaucoup avec moins. « La liberté est possible en n’étant pas dans des projets pharaoniques. » Une liberté qui consiste à trouver une méthode de fabrication compatible avec ses envies. « J’ai trouvé une base de manière de faire .» Quand on lui demande le fil conducteur de son parcours, il revient au son. « Je pense que c’est le son. Je sais que je suis vraiment fan de ça. Évidemment, j’adore l’image, mais c’est d’abord le son qui me stimule. »
Un goût qui traverse Pixar, Astérix, ses clips et désormais Le Corset, Prix spécial du jury dans la sélection Un Certain Regard à Cannes, également récompensé de trois prix à Annecy : celui du jury, celui du public et celui de la Fondation Gan à la diffusion. Le prochain film de Louis Clichy sera une comédie en 3D avec des animaux. « Ça me plaît aussi d’être dans une logique d’avoir cette obligation de se débrouiller pour que ça marche très bien. » Le cinéaste revendique cette alternance entre commandes et projets personnels. Les premiers accaparent davantage son esprit, les seconds lui offrent la possibilité de partir de ses propres obsessions. Il aimerait aussi réinvestir dans un prochain film le goût de la recherche et de la documentation acquis pendant ses études d’Histoire.
LE CORSET
Réalisation : Louis Clichy
Scénario : Louis Clichy et Franck Salomé
Production : Eddy Studio, Caribara, Les Astronautes, Amopix, L’Enclume
Distribution : KMBO
Ventes internationales : Playtime
Sortie le 14 octobre 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Aide au développement d'oeuvres cinématographiques de longue durée, Avance sur recettes avant réalisation, Aide aux techniques d'animation, Aide sélective à la distribution (aide au programme jeune public 2026)