Vous avez travaillé pendant plusieurs années avec Amanda Herzberg au sein de SoMad Productions. Pourquoi avoir créé Tismé Production, une nouvelle société ensemble ?
Sonia Rolland : Avec Amanda Herzberg, nous avons souhaité faire évoluer notre structure et poursuivre notre collaboration dans un nouveau cadre. C'est ainsi qu'est née Tismé Production, en janvier 2026. Nous avons lancé notre activité en février-mars. C'est une nouvelle société, mais nous avons déjà une expérience commune d'une dizaine d'années. Nous ne repartons pas de zéro.
Que signifie le nom Tismé ?
C’est une contraction qui évoque le métissage. Amanda et moi sommes toutes les deux métisses, et les projets que nous avons envie de porter sont à cette image. Ils parlent de diversité, de résilience, de parcours et de rencontres. Nous avons envie de raconter des histoires qui donnent à voir des réalités différentes et qui permettent de faire entendre des voix parfois moins représentées.
Comment vous répartissez-vous les responsabilités ?
Amanda Herzberg s’occupe davantage de la partie administrative et de la production, tandis que je suis plus investie dans la dimension artistique. Nous échangeons énormément et nous nous complétons. Elle a retrouvé son métier de productrice, après avoir travaillé davantage en direction de production. De mon côté, je peux me consacrer à la partie artistique et lui déléguer beaucoup de choses. Nous sommes un vrai binôme. C’est précieux de pouvoir avancer avec quelqu’un avec une telle confiance.
Quels sont les projets qui incarnent aujourd’hui les ambitions de Tismé Production ?
Nous avons plusieurs projets en développement, dans des genres et des formats différents. Harlem Hell Fighters, par exemple, est une mini-série d’animation de six épisodes de 30 minutes destinée à Canal+. Elle revient sur l’histoire d’un escadron de soldats afro-américains engagés pendant la Première Guerre mondiale. Le projet a été initié par Joachim Landau, de Federation MEAC, avec qui nous le coproduisons. Je vais en assurer la réalisation globale, aux côtés de Jérémy Fauchoux. Il y a aussi Spirit of Cognac, une fiction imaginée par Julien Chemouny, ainsi qu’un documentaire de création consacré au musicien sénégalais Doudou N'diaye Rose, coréalisé par Dan Herzberg et le réalisateur sénégalais Pape Lopy, et coproduit par Alain Gomis. Nous développons également Kigali Whispers, un long métrage de fiction que j’écris avec Fadette Drouard. Notre catalogue commence à être fourni. C’est important pour une jeune société : cela nous donne une légitimité et nous permet d’avoir des projets concrets à présenter à nos interlocuteurs.
Kigali Whispers sera votre premier long métrage de fiction pour le cinéma. Quelle histoire souhaitez-vous raconter ?
Le film se déroule au Rwanda dans les années 1970. À travers l’histoire d’un couple, il raconte les mécanismes de discrimination et les fractures sociales qui se mettent progressivement en place et qui préparent le terrain à la violence de masse. Nous sommes en train de finaliser le traitement. J’aimerais ensuite trouver un producteur partenaire et mettre en place une coproduction française. C’est un sujet qui me tient particulièrement à cœur, et j’ai envie de pouvoir le porter jusqu’au bout.
Votre activité de productrice s’inscrit-elle dans la continuité de votre travail de réalisatrice et de votre intérêt pour les récits liés au Rwanda ?
Les différentes activités se nourrissent. En réalisant, nous comprenons mieux les enjeux artistiques et les difficultés concrètes auxquelles un projet peut être confronté. La production permet, de son côté, de réfléchir à la manière de faire exister une œuvre, de réunir les bonnes personnes et de trouver les partenaires nécessaires. J’ai notamment réalisé Rwanda, du chaos au miracle (2014), un documentaire dans lequel j’avais utilisé l’animation pour raconter certains événements du génocide, faute d’images d’archives. C’est un outil qui permet de donner une forme à des histoires difficiles à illustrer, mais aussi de transmettre.

La fiction permet-elle de transmettre cette histoire autrement ?
La fiction permet de rendre le sujet plus universel et de donner aux spectateurs la possibilité de s'approprier cette histoire. Le documentaire a une autre fonction. Il est particulièrement utile pour informer, parce qu'il s'appuie sur des faits et nécessite un travail de documentation rigoureux. Quand j’ai réalisé Rwanda, du chaos au miracle, les relations diplomatiques entre la France et le Rwanda étaient complexes et il était difficile de trouver une écoute. Il faudra encore beaucoup de films sur ce pays. Kwibuka parle du passé tout en s'inscrivant dans le présent. Il montre avec pudeur un Rwanda reconstruit.
Quel a été votre rôle de coproductrice sur Kwibuka ?
J’ai surtout apporté ma connaissance du Rwanda et du terrain. Je connais le pays, sa culture, sa langue, et cela m’a permis de faciliter certaines démarches administratives et les échanges avec les interlocuteurs locaux. Le film a été porté par plusieurs partenaires : le producteur français Oualid Baha (Tact Production), le producteur rwandais Joël Karekezi (Karekezi Film Production) et les producteurs belges (Néon Rouge Production). Il était important que les équipes puissent travailler ensemble et que chacun puisse apporter son expérience.
Comment se déroule une coproduction avec le Rwanda ?
Le Rwanda a une vraie volonté d’accueillir des tournages et de développer son industrie cinématographique. Il existe des techniciens et des professionnels sur place, qui ont envie de travailler et de participer à des productions. Sur Kwibuka, les équipes rwandaises, françaises et belges ont travaillé dans une parfaite symbiose. C’est très encourageant. Mais le pays ne dispose pas des mêmes moyens financiers que la France et n’a pas de système de soutien comparable au CNC. C’est quelque chose qui manque. J’aimerais qu’il puisse exister au Rwanda un organisme qui accompagne la création et la production cinématographiques. Il y a aussi un enjeu de formation. Les professionnels rwandais souhaitent notamment que les formations puissent se dérouler sur place, pour que les compétences se développent directement dans le pays. Joël Karekezi a d’ailleurs créé une école de cinéma et s’investit beaucoup dans la formation des jeunes.

Comment encourager davantage de coproductions entre la France et le Rwanda ?
Il faut d’abord que les producteurs et les réalisateurs français s’intéressent au pays et aient envie d’y aller. Le Rwanda possède des paysages, des histoires et des talents qui méritent d’être découverts. Il y a une véritable possibilité de construire des collaborations, à condition de prendre le temps de faire des repérages et de rencontrer les professionnels locaux. Ces échanges peuvent être bénéfiques aux deux pays. Le Rwanda est aujourd’hui anglophone, mais il existe une importante population francophone : le cinéma peut aussi contribuer à faire vivre cette francophonie et à créer des passerelles entre les territoires.
La question de la diffusion reste-t-elle un enjeu important pour les films issus de ces coproductions ?
Oui. Kwibuka a notamment été sélectionné au Festival du Film Francophone d'Angoulême dans la section « Nouveaux regards » en 2025, mais il n’avait pas encore de distributeur à ce moment-là. Il est désormais distribué par Les Alchimistes, ce qui lui permet de sortir en salles. Certaines salles art et essai l’accueillent, mais cela reste timide. Il faut trouver sa place face aux films qui bénéficient d’une exposition beaucoup plus importante. La distribution est une étape essentielle : produire un film, c’est aussi vouloir qu’il rencontre son public.
Qu’est-ce qui motive aujourd’hui votre travail de productrice ?
J’ai envie de défendre des histoires qui ont du sens, nous ressemblent et ouvrent des perspectives. La diversité et la résilience sont des thèmes qui traversent beaucoup de nos projets. Il y a aussi cette envie de faire travailler ensemble des personnes et des cultures différentes, de créer des liens entre les territoires.
KWIBUKA, SE SOUVENIR
Réalisation : Jonas d'Adesky
Scénario : Jonas d’Adesky et Laurie Bost
Production : Tact Production
Production étrangère : Neon Rouge Production (Belgique), Karekezi Film Production (Rwanda), Indigo Mood Films (Sénégal)
Distribution : Les Alchimistes
Sortie le 4 novembre 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Avance sur recettes avant réalisation, Aide sélective à la distribution (aide au programme 2026),