Comment « La Gradiva » a trouvé ses jeunes actrices et acteurs

Comment « La Gradiva » a trouvé ses jeunes actrices et acteurs

15 octobre 2026
Cinéma
« La Gradiva » réalisé par Marine Atlan
« La Gradiva » réalisé par Marine Atlan Films du poisson / Bibi Film TV / Arte France Cinema

En voyage scolaire à Naples, des lycéens s'interrogent, s'aiment et se confrontent : Inès Daïen Dasi, productrice aux Films du Poisson, détaille le processus de création et de casting de La Gradiva, une odyssée naturaliste réalisée par Marine Atlan et sélectionnée à la Semaine de la Critique 2026.


Comment avez-vous rencontré la réalisatrice Marine Atlan ?

Inès Daïen Dasi : C'était lors de la présentation de son premier court métrage de fin d'études à la Fémis, Les Amours vertes (2016). J'ai trouvé le film sublime. Je lui ai dit que j'adorerais travailler avec elle si l'occasion se présentait. Nous sommes restées en contact, et notre première collaboration a été le court métrage d'Alexis Langlois, Les Démons de Dorothy (2021), qu'elle a photographié et que j'ai produit. Nous avons ensuite fait Nos cérémonies (2022) de Simon Rieth, et Les Reines du drame (2024), également réalisé par Alexis Langlois.

Comment est né le projet La Gradiva ?

Marine avait déjà proposé La Gradiva à un autre producteur, mais cela n'avait pas fonctionné. Elle a apprécié mon travail avec Simon Rieth, et m'en a parlé pendant la post-production de Nos cérémonies, précisément pendant l'étalonnage alors que nous préparions aussi Les Reines du drame. Elle m'a fait lire le projet, qui avait alors la forme d'un synopsis de trois pages. Mais tout le film était déjà là. Les décors, les personnages, le sujet : une classe de lycéens qui va à Naples. C'était très fort et très simple à la fois. Artistiquement, nous étions alors dans les univers de Simon Rieth et Alexis Langlois, très marqués par le genre, et je me disais que La Gradiva était plus classique et plus évident.

C'était très fort et très simple à la fois.

Voyez-vous un lien entre La Gradiva, Les Reines du drame et Nos cérémonies ?

Ces films parlent entre eux, avant tout parce qu'ils traitent tous de la jeunesse d'aujourd'hui. Comme Marine Atlan, je viens d'une famille marquée par l'exil, et le parallèle entre nos histoires et La Gradiva était frappant. Nous partageons le même patrimoine : la manière de nous raconter s'est faite à travers le personnage bouleversant de Toni, lycéen en quête de ses racines et joué par Colas Quignard. D'ailleurs, au générique, il y a un hommage à ma mère, Françoise Dasi, décédée pendant le tournage. Et pendant les repérages à Torre del Greco, dans la banlieue de Naples, nous avons découvert que c'était la ville d'origine de ma grand-mère maternelle. À travers La Gradiva, nous voulions aussi raconter les rapports de classe et le déterminisme social, le mirage de la méritocratie... Et relayer également le cri de rage de la jeunesse.

 

Comment s'est déroulé le casting ?

Avant le casting, nous avons débuté le travail en 2022 en réalisant des entretiens avec des élèves du lycée Maurice Genevoix, à Montrouge. Ces entretiens ont nourri la matière du scénario : Marine Atlan, la co-scénariste Anne Brouillet et moi avons réalisé que nous n'étions plus de cette génération, qu'elle nous échappait et qu'il fallait se « mettre à jour ». Nous leur avons demandé comment ils voyaient leur présent, leur avenir, quel était leur rapport au monde, à l'écologie... Nous voulions rentrer dans leur tête, savoir ce qui les questionnait, ce qui leur faisait peur ou plaisir... Tout cela a nourri les personnages et l'aspect naturaliste de La Gradiva. Ce processus a duré plusieurs jours, puis Marine Atlan et Anne Brouillet ont réécrit le scénario, et nous sommes passés au casting. Celui-ci a duré plus de deux ans, dirigé par Julie Sokolowski et Alicia Cadot. Julie Sokolowski a également dirigé le casting de Notre salut d'Emmanuel Marre et de L'Inconnue d'Arthur Harari, qui résonnent à mon avis avec les thèmes et l'esthétique de La Gradiva. Ce sont des films qui veulent capter l'air du temps.

Marine Atlan ne voulait pas de figurants et de silhouettes, elle souhaitait que chacun des vingt élèves de la classe ait un vrai rôle au-delà des trois personnages principaux.

Combien d'acteurs et d'actrices avez-vous auditionné ?

En tout, 880 personnes. Ce n'est pas si énorme : pour Nos cérémonies, nous avions dépassé le millier d'auditions. Le temps mis par le casting s'explique par le fait que Marine Atlan ne voulait pas de figurants et de silhouettes, elle souhaitait que chacun des vingt élèves de la classe ait un vrai rôle, au-delà des trois personnages principaux. Cela demandait de l'attention et de la méticulosité, afin de constituer un groupe avec des personnalités individuelles fortes, mais dont les membres pouvaient aussi s'entendre les uns avec les autres. À un moment, pendant ce processus, nous aurions pu tourner le film, puisque nous avions les financements. Mais Marine Atlan sentait que le casting n'était pas allé jusqu'au bout : nous avons donc choisi de décaler le tournage à l'année suivante afin de continuer le travail et de trouver les bonnes personnes. Elle a des intuitions de ce calibre, extrêmement fortes. En fait, le plus gros de mon travail de productrice sur La Gradiva a été de faire taire ma rationalité concernant le budget, et de l'écouter ! Elle prenait des chemins plus complexes que d'habitude, parce qu'elle avait besoin de profondeur, de réalité, de sincérité, et d'amour. Elle avait besoin d'aimer très fort les jeunes qu'elle filmait. Cela demande du temps, afin de faire des rencontres fortes. Pour cela, je devais lâcher prise et faire confiance aux auteurs.

« La Gradiva » réalisé par Marine Atlan
« La Gradiva » réalisé par Marine Atlan Films du poisson / Bibi Film TV / Arte France Cinema

Comment a été créée la dynamique de groupe ?

Cela s'est fait naturellement, mais cela a demandé du temps. Marine Atlan a senti que les différentes personnalités engagées pouvaient s'entendre ensemble. Il y a eu beaucoup de répétitions : comme sources d'inspiration, elle leur a montré les films Entre les murs (2008) de Laurent Cantet et Voyage au bout de l'enfer (1978) de Michael Cimino, mais elle a aussi emmené les jeunes au musée du Louvre, puis manger des pizzas... Elle a créé des moments de convivialité. Au Louvre, nous avons répété les scènes qui seraient tournées au Musée archéologique de Naples, devant des statues. Concernant les trois acteurs principaux, Mitia Capellier-Audat, Colas Quignard et Suzanne Gerin, l'accompagnement a été encore plus fort. Ils se sont vus tous les trois, notamment en voyant une coach. Pas une coach de théâtre, mais une clown, que je connaissais, qui leur a prodigué un « coaching en émotions » pour leur apprendre à réagir très fortement, à sortir du réalisme et à effectuer un travail extrêmement physique, avec leurs corps et leurs cris. Il y avait toujours l'idée du collectif derrière tout ce travail. Un lycée parisien nous a également permis de répéter dans des salles de classe et dans la cour de récréation afin d'être le plus proche possible de l'ambiance du film.

Grâce au grand travail de répétition, c'est comme s'ils avaient déjà tourné le film quand nous sommes arrivés à Naples.

Comment s'est déroulé le tournage à Naples ?

Les jeunes ont été extraordinaires : grâce au grand travail de répétition, c'est comme s'ils avaient déjà tourné le film quand nous sommes arrivés à Naples. Marine Atlan a constitué un groupe vertueux, bienveillant... Ils étaient très sérieux, mais ils s'amusaient beaucoup. Nous logions dans un couvent en haut d'une colline, qui servait à la fois de lieu de tournage et de quartier général de la production. Le tournage s'est déroulé en mars-avril 2025. Nous avons pu tourner la scène sur le sommet du Vésuve en seulement vingt minutes, à deux caméras, en captant l'immédiateté du moment. Et grâce à un travail monumental en amont par l'équipe technique et les jeunes acteurs. La scène d'ouverture a été la seule scène tournée en France, elle a été réalisée six mois plus tard, en octobre 2025, à Clermont-Ferrand, dans un véritable train que nous pouvions déplacer à notre guise.

Le film est coproduit avec l’Italie (Bibi Film), que retenez-vous de cette collaboration ?

Parmi les aides reçues, La Gradiva a bénéficié de l'Aide au codéveloppement et à la coproduction d’œuvres cinématographiques et audiovisuelles franco-italiennes. La coproduction a été très saine, et la collaboration avec l'Italie a pu ainsi démarrer au niveau du traitement, avant même l'écriture du scénario. Ce dispositif favorise énormément l'entraide internationale, et rend les relations solides. Le ministère de la Culture italien nous a ainsi obtenu les autorisations de tournage et mis en relation avec les bonnes personnes. Le CNC est venu nous soutenir très tôt, avant même l'écriture, quand La Gradiva n'était qu'un traitement de quelques pages. Leur soutien a été crucial.

LA GRADIVA

Affiche de « LA GRADIVA »
La Gradiva Tandem

Réalisation : Marine Atlan
Scénario : Marine Atlan et Anne Brouillet
Production : Les Films du Poisson
Production étrangère : Bibi Film
Distribution : Tandem
Ventes internationales : mk2 Films
Sortie le 21 octobre 2026

Soutiens sélectifs du CNC :  Aide au codéveloppement et à la coproduction d’œuvres cinématographiques et audiovisuelles franco-italiennes, Aide au développement d'oeuvres cinématographiques de longue durée, Avance sur recettes avant réalisation, Aide sélective à la distribution (aide au programme 2026), Aide au parcours d’auteur