À l'origine, des lettres
Pour Emmanuel Marre, Notre salut commence avec la découverte des lettres écrites par ses grands-parents, Henri et Paulette, pendant l'Occupation : « L'idée d'un film m'est venue presque instantanément. Je découvrais un héros picaresque, comme une figure littéraire de loser intégral, un personnage de Modiano, ou l'homme sans qualités, avec quelque chose de Bartleby, ces personnages qui semblent avancer comme des poulets sans têtes », raconte le cinéaste aux Cahiers du cinéma. « Il y avait aussi toute cette question amoureuse qui me fascinait, même si j'ai pas mal changé les choses dans le film par rapport à la réalité : quelqu'un qui se jette à corps perdu dans le régime de Vichy, en partie par dépit amoureux. »
Le cinéaste est d’abord révélé, aux côtés de Julie Lecoustre, avec leur réalisation conjointe Rien à foutre portée par Adèle Exarchopoulos. Le film est présenté avec succès à la Semaine de la Critique 2021. Pour son projet suivant, Emmanuel Marre a déjà une idée : tourner le film qui lui est venu en tête en 2012, à la lecture des lettres. L'histoire de son grand-père, Henri Marre, qui quitte sa famille en 1945 après avoir écrit un manifeste nationaliste et pétainiste intitulé Notre salut, et surtout travaillé pour le régime de Vichy. L'écriture du film dure trois ans.

La « méthode Marre » à l'épreuve du film d'époque
« Le mélange entre documentaire et fiction nous a toujours intéressés. Il faut trouver des dispositifs uniques à chaque film et à chaque cinéaste », explique le producteur Alexandre Perrier (Kidam), qui accompagne Emmanuel Marre depuis ses premiers courts métrages. « C'est à nous, en tant que producteurs, de trouver les moyens pour garantir cette liberté. » Avant le tournage, le cinéaste et son frère partent pour Vichy et se prennent en photos, en costumes noirs et cigarettes aux lèvres, au milieu des futurs lieux de l'action, pour composer le mood board [compilation de multiples éléments visuels pour définir un projet, NDLR] de Notre salut. L'autre grande référence visuelle du film est The Master de Paul Thomas Anderson, situé aux États-Unis dans les années 1950.
Lors du casting, le réalisateur applique la « méthode Marre » : rassembler trois ou quatre acteurs dans une chambre d'hôtel qui n'a pas bougé depuis les années 1940, et les faire jouer une demi-journée dans la peau de leurs personnages, en costume, en improvisant sur quelques directives. « Emmanuel Marre filmait ces essais et les montait pour tester la mécanique du projet, dans les conditions du tournage futur », confirme Alexandre Perrier. Déjà, pour son court métrage Le Film de l'été (2017), le cinéaste était parti sur la route Bruxelles-Marseille avec son chef opérateur Olivier Boonjing (également à l’oeuvre sur Rien à foutre et Notre salut) et deux comédiens pour tourner dans des conditions semi-improvisées, minimalistes.
Comment adapter cette « méthode Marre » au film d'époque ? Comment garder cette liberté d'improvisation ? Comment éviter de se faire écraser par les costumes et les décors ? « Dans l'équipe, personne n'avait fait de film d'époque auparavant... Au départ, nous voulions juste mettre tout le matériel et tous les accessoires dans un camion, et nous balader dans les différents lieux pour tourner de façon complètement improvisée », s'amuse Alexandre Perrier. « Tout a été une expérimentation. Initialement, nous ne voulions ni maquillage ni coiffure, mais nous avons vite réalisé que c’est compliqué si les acteurs et actrices ne sont pas coiffés à l’écran ! Tout cela affine le dispositif. L'éclairage s'est fait au flash, comme les actualités d’antan. Olivier Boonjing et Emmanuel Marre voulaient que le spectateur rentre dans un film de famille de l'époque. Nous ne pouvions pas faire mieux que des films plus chers : les contraintes de production ont donc dû devenir des atouts artistiques. »
L'équipe réalise vite qu’il est possible de provoquer un effet d'immersion dans l'époque de l'Occupation avec des moyens réduits, sans sacrifier la qualité, mais en cherchant le réalisme. « Ce n'est pas la façon dont l'époque est représentée au cinéma, c'est sûr, mais il ne fallait pas jouer non plus sur l'anachronisme », analyse Alexandre Perrier. « Nous ne voulions pas chercher le moindre détail exact à tout prix : c'est une perte de temps et d'argent. Le film n'est pas là. »
De Limoges à Vichy
« Nous avons commencé par un séminaire de quatre jours avec tous les chefs de postes pour trouver des solutions et anticiper, afin de coller au plus près du budget prévu à moins de 5 millions d'euros », détaille le producteur. « Ce travail collectif était nécessaire pour tenir les choses en amont et faire corps autour du film. » Le tournage commence par trois jours d'extérieurs, en février 2025, pour « tester le dispositif », avec Henri Marre (Swann Arlaud) chargé de gérer un camp de travailleurs puis de superviser la plantation de poteaux. Le résultat convainc l’équipe.
Le plus gros du tournage reprend d'avril à juin 2025, sur sept semaines entre Vichy, Limoges et Bruxelles. « Il y avait des scènes avec 150 figurants, des costumes nazis, de la décoration... Nous étions loin de Rien à foutre ! », se souvient Alexandre Perrier. La production tourne en décors réels à la Maison du Peuple de Limoges, construite en 1936 lors du Front populaire, et qui représente le QG d'Henri Marre. Un véritable décor d'époque : « Les équipes de la CGT nous ont accueillis à bras ouverts, nous avions toute la place pour tourner ». À Vichy, c'est l'hôtel Aletti qui est au cœur de la production. « À certains endroits, Vichy est resté figée dans cette période, comme si un Hiroshima idéologique avait figé la ville... À l'Aletti, tout est encore là : nous pouvions tourner directement, en ne changeant presque rien. L'hôtel a été notre studio : nous tournions dans les chambres, et l'équipe y logeait. »
Le tournage trouve ainsi son équilibre, avec son improvisation rendue possible par une préparation intense. Et une véritable immersion dans l'époque : « Il n'y a pas de figurants, que des ‘petits rôles’ », précise Alexandre Perrier. « Tu n'es pas un passant, tu as une histoire, tu vas à la boulangerie ramener du pain pour tes enfants, etc. Emmanuel Marre leur a donné une fonction, une histoire, une consistance... »

Achever le tournage
Le résultat de ces expérimentations donne une matière tournée extrêmement dense. « À la fin de la première période de tournage, nous avions entre 80 et 90 heures de rushes pour un cumul final d'une centaine d’heures », explique le monteur Nicolas Rumpl aux Cahiers du Cinéma. En septembre 2025, Emmanuel Marre livre un premier montage de 4h15 aux producteurs à partir du matériau déjà tourné. « Nous avons vu que le film marchait, mais il fallait évidemment couper. Nous ne souhaitions pas diviser Notre salut en deux volumes. Il ne fallait pas perdre le cap. Et nous savions déjà qu'il fallait tourner des scènes supplémentaires, qui avaient l'air de manquer à ce premier montage. »
Notamment des séquences sur le couple Marre et leur famille, des extérieurs à Vichy qui n'avaient pas pu être tournés à cause de travaux, et des extérieurs à Paris pour une transition. Cette dernière est tournée un dimanche, à cinq heures du matin, sur la place du Trocadéro, « avec Swann Arlaud, deux figurants en costumes, Olivier Boonjing et Emmanuel Marre... Et ça fonctionne : le Trocadéro n'a pas bougé depuis les années 1940 ! » En tout, ce tournage ne dure pas plus de six jours, avant de passer au montage définitif, ce qu'Alexandre Perrier décrit comme « faire de la dentelle... Il fallait chasser toutes les coquetteries de mise en scène. »
Le montage final dure 2h35, rythmé par les voix off de Swann Arlaud et Sandrine Blancke lisant les fameuses lettres : l'enregistrement de ces récitations, sans cesse retouchées et réécrites, s’étale jusqu'en mars 2026, à quelques jours de la sélection du Festival de Cannes où Notre salut est retenu en Compétition officielle. Le film y est récompensé par le Prix du scénario.
NOTRE SALUT
Réalisation et scénario : Emmanuel Marre
Production : Kidam (France), Michigan Films (Belgique)
Coproduction : Condor Distribution, Les Films Pelléas, Unité, Les Films de Pierre, France 2 Cinéma, The Ink Connection, RTBF (Télévision belge), Be tv & Orange Proximus
Distribution : Condor Distribution
Ventes internationales : Charades
Sortie le 30 septembre 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Avance sur recettes avant réalisation, Aide au développement d'oeuvres cinématographiques de longue durée, Aide sélective à la distribution (aide au programme 2026)