Comment est né le projet L’Inconnue ?
Nicolas Anthomé : Cela fait plus de quinze ans que nous travaillons avec Arthur Harari : c’est assez naturellement que le projet est arrivé jusqu’à moi. La particularité du projet, c’est que la bande dessinée à l’origine du long métrage – Le cas David Zimmerman (Éditions Sarbacane, 2024) – n’était pas encore publiée lorsque nous avons commencé à travailler. Lucas Harari, le frère d’Arthur, a eu l’idée de la BD, il en a développé le scénario avec lui et nous avons commencé à l’adapter pour le cinéma. Ce n’est donc pas l’adaptation d’une œuvre préexistante, mais d’une œuvre en train de se créer.
Le budget dépasse les 10 millions d’euros. Comment avez-vous construit son financement ?
Sur un film d’auteur français avec une vraie ambition artistique, l’enjeu principal est de pouvoir ouvrir le financement à autre chose que le seul marché français. Sinon, à mon avis, nous n’y serions pas arrivés. Il fallait diversifier tous les types de financement. Certains films à 10 millions d’euros peuvent reposer sur trois sources principales, avec un mandataire, des chaînes de télévision et le crédit d’impôt, chacun apportant une part importante. Ce n’était pas notre cas. Aucun partenaire de L’Inconnue ne représente plus de 20 % du budget : le plus important est à 19 %. C’est aussi un principe de la production indépendante : avoir une sorte de capital fragmenté.
L’international a-t-il été pensé dès le début ?
Très tôt, nous avons traduit le scénario en anglais, alors que ce n’était pas encore la version définitive, pour tester différentes hypothèses de coproduction internationale. Je voyais que le coût du film serait trop élevé pour le financer uniquement en France. Nous avions aussi des atouts, notamment Léa Seydoux, qui a une vraie notoriété à l’étranger, et Arthur Harari, qui est l’un des rares auteurs français à disposer d’un Oscar (pour Anatomie d’une chute en 2023, NDLR). Il y a finalement une coproduction avec l’Italie, une prévente aux États-Unis avec NEON et des financements pariant sur la carrière internationale du film. Cette construction est plus financière qu’organique : nous avons une équipe française et nous avons tourné en France. Il n’y a pas beaucoup de pays dans le monde où il est possible de produire des films d’auteur aussi ambitieux artistiquement, qui ont en même temps une vocation internationale. C’est quelque chose dont nous pouvons être fiers en France.
Quelle a été la place de l’Avance sur recettes du CNC dans ce montage ?
Pour un film d’auteur avec une durée de tournage longue, beaucoup de décors, des grandes fêtes avec beaucoup de figurants ou des tournages de nuit, nous aboutissons forcément à devis élevé. Nous savions que nous n’aurions pas de montants énormes des chaînes en clair, ni forcément une bataille entre les plateformes et les chaînes payantes pour participer au budget. La participation des diffuseurs est donc essentielle. Le premier partenaire du film est Canal+ qui nous a vraiment fait confiance. Mais cela aurait été insuffisant si nous n’avions pas des financements de type subvention, même remboursable, comme l’Avance sur recettes. C’est très important sur un film comme celui-ci. C’est une bonne chose, selon moi, que l’Avance sur recettes du CNC puisse aller à des films qui ont des budgets importants lorsqu’il y a une vraie prise de risque artistique.

Comment avez-vous maîtrisé les coûts d’un tournage aussi ambitieux ?
Le meilleur moyen de tenir les coûts et d’éviter les mauvaises surprises, c’est de faire une préparation très sérieuse et très longue. Il faut notamment embaucher tôt le personnel dont nous avons besoin. Nous avons commencé les repérages un an et demi avant le tournage. Cela permet de trouver des décors qui vont optimiser les coûts : les rassembler au même endroit, les chercher plutôt en banlieue qu’à Paris, etc. La principale difficulté concernait une fête mobilisant plusieurs centaines de figurants, peut-être 800 ou 900, tous costumés, avec une très grosse équipe HMC (Habillage / Maquillage / Coiffure). La séquence a été tournée en cinq jours, avec notamment des scènes de nuit. Nous avons eu la chance de ne pratiquement pas avoir de déplacements sur le film. Nous n’avons retiré aucun jour de tournage, rien coupé d’essentiel et rien supprimé du scénario. Sur un budget de cette ampleur, un dépassement de seulement 2 % représente déjà une somme importante pour une petite société de production.
Quel a été votre rôle aux côtés d’Arthur Harari pendant la fabrication ?
Ma place, c’est d’essayer de faire en sorte que les choses deviennent possibles. Comme nous nous connaissons bien, nous travaillons dans la confiance. Arthur aime être au courant des questions de production : je le tiens informé de la plupart des étapes et il connaît très bien les enjeux qui peuvent se présenter. Sur le tournage, je suis présent notamment pour montrer à l’équipe que la production se soucie de ses conditions de travail. En revanche, je ne vais évidemment pas expliquer à Arthur où il doit placer sa caméra. Mon rôle consiste plutôt à trouver des solutions aux problèmes de production. Nous avions une très bonne directrice de production, Tatiana Bouchain : le meilleur moyen de gérer un tournage, c’est de donner un cadre puis de s’entourer de personnes compétentes, auxquelles faire confiance et qui ont le temps nécessaire pour travailler.

La sélection en compétition au Festival de Cannes a-t-elle changé votre perception du potentiel du film ?
La sélection en compétition à Cannes était pour nous un objectif essentiel. Si nous n’avions pas été retenu en compétition, cela aurait été un échec, clairement. La réception à Cannes nous a montré que c’était un film d’auteur qui pouvait intéresser le public cinéphile plus jeune que d’ordinaire. C’est extraordinaire de pouvoir faire ce type de cinéma. La dimension fantastique du film participe aussi à cela.
Comment se dessine sa carrière à l’étranger ?
Le film circule déjà dans énormément de festivals étrangers, pratiquement tous les festivals importants. Il fait notamment un triplé assez rare de festivals en Amérique du Nord, avec Telluride, New York et Toronto. Il sort en même temps qu’en France en Suisse et en Belgique, puis dans énormément d’autres territoires. Il y a eu des préventes puis des ventes : des dizaines de territoires sont prévus pour sa sortie.
Vous travaillez avec Arthur Harari depuis plus de quinze ans. Comment influe cette relation dans votre manière de produire ?
Nous nous connaissons depuis très longtemps. Nous n’avions même pas 30 ans quand nous nous sommes rencontrés. Nous venons tous les deux du court métrage. C’est donc une continuité. Nous venons du même monde du cinéma et je pense que nous sommes assez raccord sur un certain nombre de principes.
L’INCONNUE
Réalisation : Arthur Harari
Scénario : Arthur Harari, Lucas Harari et Vincent Poymiro
Production : bathysphere, To Be Continued
Coproduction : Pathé Films, Logical Content Ventures, France 2 Cinéma, Ascent Film, Rai Cinema, Adler Entertainment, 2632-7197 Québec Inc
Distribution : Pathé Films
Ventes internationales : Pathé Films
Sortie le 26 août 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Avance sur recettes avant réalisation, Aide au développement d’œuvres cinématographiques de longue durée