Dès la citation de Dickens en ouverture, Ulysse ne s’affirme pas comme « inspiré d’une histoire vraie » mais comme une vraie fiction. Pourquoi ?
Laetitia Masson : Ma référence à Charles Dickens met le film du côté du récit initiatique et d’un ton tragi-comique comme l‘est un roman comme David Copperfield, dont la citation est tirée, par exemple. Mais Dickens s’est inspiré de sa propre vie pour raconter cette histoire. Je voulais donc sortir le film de son aspect autobiographique pour en faire une « fable » universelle . Ce n’est pas un film sur le handicap, c’est un film sur notre société normative qui ne peut accepter la « différence ».
Les couleurs (bleu, rouge…) jouent un rôle important dans le film. Quelles ont été vos consignes pour la directrice de la photographie Emmanuelle Collinot ?
Nous avons cherché la caméra et les optiques les plus douces pour donner une image la plus picturale possible. Ensuite, nous avons travaillé à l'étalonnage pour contraster et saturer les couleurs. Mais la direction artistique du film se fait principalement par le choix des décors et des costumes. Ce sont eux qui portent les couleurs d'Ulysse. Je voulais absolument faire un film lumineux, coloré comme le sont les tableaux de Picasso que nous voyons dans la séquence de la sortie scolaire.
Romane Bohringer apparaît en maquilleuse de cow-boys dans un film, vous citez L’Inspecteur Harry, le personnage d’Elodie Bouchez est surnommé « shérif », l’image du soleil couchant revient sans cesse : le thème du western est une sorte de fil rouge du film… Pourquoi ?
Là encore, je ne voulais pas faire un film naturaliste, faussement documentaire, et ces références doivent permettre au spectateur de voir l’héroïne et son fils comme deux « macadam lonesome cowboys », et non pas comme une « mère courage et son fils handicapé ». Le soleil couchant et ce qu’il évoque de la beauté et de la fragilité de nos vies, ainsi que les décors du film, tout contribue à créer un univers de fiction métaphorique, même s'il y a néanmoins du réel pur dans le film : la violence du système, et l’émotion des personnages.
Cette image du soleil couchant, vu des tours du 13ᵉ arrondissement de Paris, montre-t-elle une volonté de filmer différemment la capitale ?
Je voulais filmer un couple moderne dans un monde moderne qui comprend que, pour leur enfant, il y a une vitre entre eux et ce monde. D’où cette idée d'un appartement avec vue sur la ville. Dans Ulysse, chaque élément à l’image ou au son a un sens, dont nous n’avons pas forcément conscience à la première vision, mais qui doit donner des informations subliminales au spectateur, guider sa compréhension et ses impressions.

Cherchiez-vous un acteur capable de jouer du piano, ou Stanislas Merhar a-t-il amené cet aspect au personnage ?
À l’écriture , je voulais que le père ne puisse pas affronter les difficultés de son fils, mais qu’il aie quand même de l’amour pour lui. Cependant, j’avais du mal à visualiser vraiment le personnage dans ma tête. Et quand j’ai rencontré Stanislas, tout s’est éclairé : j’ai compris qu’il fallait que le père aie une sur-sensibilité comme son fils, qui soit presque comme un handicap. Ça montre qu’on peut être « normal » -j'insiste sur les guillemets- et pourtant être handicapé. Et cette fragilité, cette angoisse du père, s’exprime dans son art, c'est-à-dire par le piano. Donc, c’est le fait que Stanislas soit pianiste et sa personnalité qui m’ont aidée à réécrire le personnage, à le définir pour de bon et à le rendre émouvant, et non pas lâche.
La musique joue un grand rôle dans le film, que ce soit avec des morceaux « classiques » comme des chansons de Nina Simone. Que vouliez-vous atteindre ainsi ?
Si on regarde les grands films américains ou italiens, la musique y trouve un rôle à part entière parce qu’elle guide nos émotions. Je voulais faire la même chose dans Ulysse : ma musique donne le ton, exprime les états d’âmes des personnages, de scène en scène. Mais surtout sans souligner, sans forcer.

Les références cinéphiles sont également significatives : outre L’Inspecteur Harry, les personnages citent aussi bien Indiana Jones que Les Temps modernes de Chaplin…
Le cinéma fait partie de toutes les vies, on s’en sert pour réfléchir, car tous ces films nous tendent des miroirs... Je voulais montrer que ces références aidaient les personnages à prendre de la distance avec les difficultés réelles auxquelles ils étaient confrontés. Comme j’espère qu’Ulysse pourra aider certaines personnes à réfléchir, et à supporter les difficultés dans leurs propres vies.
Votre film a bénéficié de l’avance sur recettes du CNC. Pour vous, quelle est l’importance de ce soutien ?
Le CNC est un système absolument vertueux et précieux. L’argent généré par les films est redistribué dans les films, et les commissions d’aides qui jugent les projets sont composées de personnes indépendantes et sont renouvelées très régulièrement. Donc, tout cela assure aux films d’être jugés sans idéologie commune ou volonté de profits. Un projet peut être refusé par le CNC, ça m’est arrivé assez souvent, mais c’est le jeu du consensus démocratique autour d’un scénario. Le CNC est un contrepoids nécessaire aux autres financements, qui viennent principalement des télévisions qui ont toutes un jugement lié à leur propres fonctionnements et lignes éditoriales.
ULYSSE
Réalisation et scénario : Lætitia Masson
Production : ARP
Distribution : ARP Sélection
Ventes internationales : Goodfellas
Sortie le 17 juin 2026
Soutien sélectif du CNC : Avance sur recettes avant réalisation