« Bombonera » de Syrine Boulanouar : après le documentaire, le foot de rue sur le terrain de la fiction

« Bombonera » de Syrine Boulanouar : après le documentaire, le foot de rue sur le terrain de la fiction

17 août 2026
Cinéma
« Bombonera » réalisé par Syrine Boulanouar
« Bombonera » réalisé par Syrine Boulanouar Unité

Dix ans après avoir co-réalisé le documentaire Ballon sur bitume (2016), Syrine Boulanouar poursuit son exploration de l’univers du football de rue avec Bombonera, son premier long métrage de fiction. Le cinéaste raconte les coulisses de cette histoire d’escroc qui, pour remonter la pente, va tout miser sur une jeune et talentueuse joueuse de streetfoot.


Qu’est-ce qui vous avait donné envie de réaliser le documentaire Ballon sur bitume ?

Syrine Boulanouar : Avec mon co-réalisateur Jesse Adang, nous voulions rendre hommage à l’une de nos passions premières, le streetfoot, peu représenté mais d’où sont pourtant issus la plupart des grands joueurs professionnels, notamment en France. Le moment semblait opportun puisque Ryad Mahrez, qui a grandi et a débuté par le foot de rue, venait d’être nommé meilleur joueur du championnat anglais, et Ousmane Dembélé commençait à faire parler de lui. En somme, la banlieue française influençait le football professionnel mondial. Tous les deux figurent dans le documentaire, que nous avons abordé de la manière la plus pure et sincère, en questionnant, malgré peu de temps pour tourner, pourquoi le football rend heureux.

 

Dix ans plus tard, c’est avec une fiction que vous retrouvez le foot de rue : pourquoi ?

Le producteur Bruno Nahon (Unité) avait aimé Ballon sur bitume : il m'a proposé de développer un long métrage de fiction sur cet univers. De mon côté, je venais de réaliser mon « film de foot » et j’avais davantage envie d’explorer le registre du polar. Il me présente alors le scénariste Karim Boukercha (Le Monde est à toi, 2018), dont j’admirais le travail, notamment sur la culture underground. Ensemble, nous avons écrit un film que nous aurions aimé voir adolescents, centré sur un tournoi de foot, une arène inédite au cinéma mais où la jeunesse est célébrée. Nous savions que pour filmer de façon réaliste du football, il faut les moyens de la télévision : la seule façon de s’en approcher, c’est avec le foot à cinq, qui permet d’être davantage au cœur de l’action, avec des terrains plus réduits. Cela favorise aussi la dramaturgie, avec moins de joueurs et de personnages.

Pour filmer de façon réaliste du football, il faut les moyens de la télévision : la seule façon de s’en approcher, c’est avec le foot à cinq.

Nous avons collaboré un peu en ping-pong, mais c’était une première en fiction pour moi, donc Karim Boukercha a tout de même beaucoup mené l’écriture et m’a énormément appris, en se montrant très pédagogue. Comme j’avais déjà l’expérience de Ballon sur bitume, j’ai laissé à Karim l’angle football pour interroger l’aspect de l’histoire que je connaissais moins, le polar, autour d’un escroc qui n’a jamais trouvé sa place dans la société adulte et va retrouver son humanité au contact d’une bande de jeunes. Pour ce personnage, Le Verdict de Sidney Lumet (1982) a été une source d’inspiration majeure, tout comme Un monde parfait de Clint Eastwood (1993) ou encore Mud : sur les rives du Mississippi de Jeff Nichols (2013). Pour le sport, je me suis davantage tourné vers L’Enfer du dimanche d’Oliver Stone (1999), tandis que la façon dont Damien Chazelle filme ses scènes de batterie comme des combats dans Whiplash (2014) a été une inspiration pour filmer les matchs.

« Bombonera » réalisé par Syrine Boulanouar
« Bombonera » réalisé par Syrine Boulanouar Unité

Quelle est l’approche pour filmer le football de manière réaliste ?

Lors du casting, nous avions déjà pris soin de ne choisir que des personnes à l’aise avec un ballon, pour renforcer la crédibilité. Ensuite, j’ai conçu des documents de référence sur la tonalité et le style, et pris soin de découper chaque match avec des images correspondant aux différents plans souhaités afin d’être le plus clair possible pour l’équipe avant de commencer à tourner. Il y a eu beaucoup de chorégraphie, parfois au millimètre, ce qui nécessitait du temps et de la préparation : d’abord le mouvement de caméra, les ajustements, et enfin la prise. C’était comme un ballet, avec deux caméras, parfois trois, en action simultanément.

Il y a eu beaucoup de chorégraphie, parfois au millimètre, ce qui nécessitait du temps et de la préparation.

Nous sommes restés fidèles au texte, les quelques tentatives de liberté ne s’avérant guère concluantes. Par moments, j’allais à la pêche aux détails, avec en tête des séquences de la série Olive et Tom. J’attachais aussi une importance particulière aux entrées et sorties de séquence, admirables chez David Fincher, avec le désir que le spectateur plonge d’un coup dans une scène d’action sans s’en être rendu compte. Je ne devais pas perdre de vue que le film est centré sur le personnage de Lisa, chaque match reflétant un état émotionnel. Pour cela, il y a eu un travail de lumière, effectué avec le chef-opérateur Fabio Caldironi, pour aboutir à une ambiance pop propre à chaque partie. Pour la musique, composée par OO Spool, je ne voulais pas de morceaux préexistants pour éviter de figer le film dans le temps, mais plutôt construire notre propre univers, alliant techno et pop acidulée.

Comment avez-vous composé le casting ?

Il faut souligner que le film a été financé sans que le casting ne soit finalisé, avec notamment l’Avance sur recettes avant réalisation puis Netflix en préachat cinéma. C’est finalement la recherche d’acteurs qui a été la plus longue, au regard des nombreux rôles et de mon exigence. À l’origine, le personnage de Lisa était un garçon, mais, étant devenu père d’une fille pendant la période, de manière organique, le personnage s’est féminisé sans que cela ne questionne sa légitimité à jouer au football. C’était important de montrer qu’elle s’intègre par son talent et non par son genre. Nous avons repéré Emma Boumali parmi une centaine de jeunes. C’est son premier tournage, bien qu’elle ait, depuis, été à l’affiche de L’Abandon (2026). Elle s’est pleinement investie, ne rechignant pas à refaire des prises, et j’ai pu adapter son personnage à sa personnalité, notamment dans sa manière de faire transparaître ses émotions intérieures. C’était un peu la petite sœur sur le plateau et chacun a pris soin d’elle.

« Bombonera » réalisé par Syrine Boulanouar
« Bombonera » réalisé par Syrine Boulanouar Unité

Pour Enzo, un café avec Soufiane Guerrab m’a convaincu que c’était lui : de par son énergie, il incarnait ce que nous cherchions. Quant à Vimala Pons, c’est un peu le miracle du film, car je n’osais pas imaginer qu’elle puisse jouer dans mon film. Grâce à mon directeur de casting, j’ai pu la rencontrer et elle a accepté d’incarner la mère d’Emma. Elle a insufflé un niveau technique et émotionnel qui a porté toute l’équipe et, avec Soufiane, ils ont été moteurs et bienveillants. Et puis, comme dans L’Enfer du dimanche, je voulais un narrateur pour commenter les matchs : j’ai pensé à Ferhat Cicek, entraîneur-éducateur de football dont j’avais adoré la sincérité dans Ballon sur bitume. Enfin, il y a aussi de vraies équipes de foot de rue qui ont participé à l’aventure.

Le documentaire et la fiction sont deux exercices différents, et j’aimerais continuer à les explorer.

L’écriture, le travail avec des acteurs professionnels : les différences entre le documentaire et la fiction sont nombreuses…

Collaborer avec cette équipe a été un bonheur, j’ai appris énormément, partant d’une idée, essayant, ajustant en fonction des retours. Développer et écrire un texte qui prend soudainement vie grâce aux comédiens est un sentiment exceptionnel. J’ai aussi pris beaucoup de plaisir sur la technique, entre autres les mouvements de caméra, mais aussi sur la chorégraphie, quand, en documentaire, nous sommes davantage guidés par le hasard ou l’instinct. J’ai apprécié le cadre de la fiction, les contraintes poussant l’équipe à être soudée autour de l’œuvre à fabriquer, ce qui m’a aussi donné confiance et permis de surmonter l’appréhension que je pouvais avoir, notamment pour les scènes de vie. J’ai découvert un autre aspect du montage : nous avons filmé tout le scénario, mais conservé seulement ce qui servait pleinement l’histoire et ne sacrifiait pas l’émotion. Finalement, rien ne s’est fait dans la douleur, seulement dans le plaisir. Le documentaire et la fiction sont deux exercices différents, et j’aimerais continuer à les explorer, à travers de nouvelles thématiques.

BOMBONERA

Affiche de « BOMBONERA »
Bombonera Zinc

Réalisation : Syrine Boulanouar
Scénario : Syrine Boulanouar, Karim Boukercha
Production : Unité
Distribution : Zinc
Sortie le 26 août 2026

Soutien sélectif du CNC : Avance sur recettes avant réalisation