« Aurora Films affirme un cinéma doté d'une réalisation singulière » : rencontre avec les productrices Charlotte Vincent et Katia Khazak

« Aurora Films affirme un cinéma doté d'une réalisation singulière » : rencontre avec les productrices Charlotte Vincent et Katia Khazak

01 octobre 2026
Cinéma
« Un hiver russe » réalisé par Patric Chiha
« Un hiver russe » réalisé par Patric Chiha Aurora Films

Productrices du nouveau documentaire de Patric Chiha, Un hiver russe, qui filme de jeunes exilés fuyant la guerre de Vladimir Poutine, Charlotte Vincent et Katia Khazak détaillent le parcours et la singularité de leur société Aurora Films.


L'exigence de la forme

Fondée en 2002, Aurora Films a produit dix-neuf longs métrages à ce jour, dont le premier (La Blessure de Nicolas Klotz) est sorti en 2004. « J'ai créé Aurora Films pour produire des films d'auteur, mais bien que très cinéphile, le cinéma n'est pas ma formation de base », explique sa fondatrice, Charlotte Vincent. Son associée, Katia Khazak, rejoint l'aventure en 2014 : « Je travaillais dans les ventes internationales de films depuis deux ans. J'y ai découvert quel type de cinéma fonctionnait à l'étranger, mais j'estimais que j'étais dans ce secteur trop loin des oeuvres et des cinéastes eux-mêmes dans la chaîne de fabrication. Je voulais me rapprocher des auteurs et de la production. Suite à un marché, inspirée par les films produits par Aurora films, j'ai pris contact avec Charlotte. »

Katia Khazak intègre Aurora Films pendant la préproduction de Diamond Island (2016) de Davy Chou. « Nous avons vite réalisé que nous partagions la même vision de cinéma », observe-t-elle. « Quand un projet arrive, nous sommes souvent d'accord, notamment sur l'exigence de la forme. »

« Annie colère » réalisé par Blandine Lenoir
« Annie colère » réalisé par Blandine Lenoir Aurora Films/Local Films

Une forme en écho avec le sujet traité

Aurora Films produit très peu de documentaires. « Parce que nous ne développons pas tellement de ‘films à sujet’ : nous voulons toujours une certaine ambition formelle, une forme en écho avec le sujet traité », affirme Charlotte Vincent. « Nous sommes plus sensibles à une proposition formelle de cinéma qu'à une problématique sociale. Aurora Films affirme un cinéma doté d'une réalisation singulière. »

Après la pandémie de Covid, la société entre dans une phase de production intense : « Entre 2021 et 2022, nous avons produit cinq films », s'amuse Katia Khazak. « C'était intense... Ce n’est ni un excès, ni une moyenne, car chaque film a sa temporalité. » Parmi ces projets, on compte Annie Colère (2022) de Blandine Lenoir, coproduit avec Local films, sur la lutte pour le droit à l'avortement dans la France des années 1970.

« Retour à Séoul » réalisé par Davy Chou
« Retour à Séoul » réalisé par Davy Chou Les Films du Losange

Du Maroc à Séoul

Parmi les films marquants de la société, Charlotte Vincent évoque Sur la planche (2012) de Leïla Kilani, récit de quatre femmes de vingt ans travaillant dans des usines de Tanger, sélectionné à la Quinzaine des Cinéastes 2022. « Cette histoire de femmes dans un environnement masculin, comme on en voit peu dans le monde arabe, qui essayent de trouver leur chemin, c'était un sujet très fort, très contemporain », raconte la productrice. « Leïla Kilani avait une volonté formelle très affirmée, en tournant comme un film noir. À mon avis, Sur la planche a ouvert la voie à des films avec des 'bandes de femmes' ce qui était plutôt rare à l'époque. »

En 2023, le succès critique et public de Retour à Séoul de Davy Chou a été un moment fort pour Aurora Films. « Le long métrage a très bien marché non seulement en France mais aussi à l'international », se félicite Katia Khazak. « Le succès a été particulièrement significatif en Italie, au Royaume-Uni et aux États-Unis, où le public d'origine asiatique s'est identifié au film, mais aussi tous les gens issus de ‘double culture’. Retour à Séoul ne questionnait pas forcément d'où nous venons, mais de quoi est faite l’identité, de quels mélanges... »

« Un jeune chaman » réalisé par Lkhagvadulam Purev-Ochir
« Un jeune chaman » réalisé par Lkhagvadulam Purev-Ochir Aurora Films / Guru Media / Uma Pedra No Sapato / Volya Films

Un chaman pour l'Oscar

La même année, Un jeune chaman de Lkhagvadulam Purev-Ochir a valu à son acteur principal Tergel Bold-Erdene le Prix d'interprétation masculine à Venise. Le film a par la suite représenté la Mongolie aux Oscars 2024. Katia Khazak avait rencontré la cinéaste dans le cadre du programme Open Doors du Festival de Locarno. Le courant passe : « Aurora Films a alors produit son court métrage Snow in September, qui a remporté le Lion d'or à Venise. Avec Un jeune chaman, loin de la 'Mongolie éternelle', Lkhagvadulam dévoile le visage actuel du pays à travers sa jeunesse urbaine. Mais ce qui frappe, c'est sa mise en scène d'une spiritualité qui n'a rien de magique, présente dans chaque plan, dans les rapports entre les gens comme dans leur lien à la nature. »

« Un hiver russe » réalisé par Patric Chiha
« Un hiver russe » réalisé par Patric Chiha Aurora Films

Une fidélité aux cinéastes

Ce regard original est également celui d'Un hiver russe : ce film est le sixième long métrage de Patric Chiha, ainsi que son troisième documentaire... et le septième film du cinéaste autrichien produit par Aurora Films. Charlotte Vincent a rencontré le réalisateur en 2004, au Festival de Clermont-Ferrand, lors d'un déjeuner organisé par la marque Kodak : « Il y présentait Casa Ugalde, son premier court métrage. Moi, je présentais Hizz Ya Wizz de Wissam Charaf. Suite à ce déjeuner, il m'a envoyé un projet de moyen métrage... » Ce sera Home (2006), une odyssée de cinquante minutes sur l'errance forestière de deux hommes d'affaires en Autriche. Suivront le court métrage Où se trouve le chef de la prison (2007), puis les longs métrages omaine (2010), Boys Like Us (2014), Brothers of the Night (2017), Si c'était de l'amour (2020) et La Bête dans la jungle (2023) avec Anaïs Demoustier et Béatrice Dalle.

Sur Un hiver russe, c'est Katia Khazak qui « prend les rênes » du projet. Il naît quand la productrice et le réalisateur échangent en 2022 alors que Vladimir Poutine décrète une grande mobilisation de la jeunesse pour combattre en Ukraine. « Patric Chiha m'appelle pour me dire qu'il est resté bloqué sur des images d'hommes qui fuyaient à pied la Russie. Une question l'obsède : qu'est-ce que cela représente de défendre son pays aujourd'hui ? Cette réflexion résonne avec l'exil et l'immigration de sa propre famille. Son père est libanais, sa mère hongroise, tous deux sont exilés en Autriche, il habite en France depuis ses 16 ans... »

 

A la frontière de la fiction

Les premiers repérages du film ont lieu à Istanbul, en 2023, autour de la figure de Margarita, jeune Russe déracinée. Ces images permettent de mieux définir le projet et d'obtenir l'Avance sur recettes du CNC : « Ce soutien a été indispensable. Que le CNC ait permis à ce film d'exister, avec un véritable enthousiasme de la commission, a lancé le projet pour de bon. » Si Un hiver russe suit des jeunes Russes désorientés, hors de leur pays, « ce n'est pas un film sur des Russes résistants, mais sur des Russes qui ont tenté de résister et qui sont partis », résume la productrice. « Ils ne s'identifient plus à leur pays d'origine, mais ils en éprouvent une drôle de nostalgie. Patric Chiha veut documenter l'errance de ces jeunes à travers un temps qui se dilate. »

Si Katia Khazak supervise le projet, la complémentarité des deux productrices fonctionne à plein : « Mon regard sur le film était plus émotionnel et intériorisé, celui de Charlotte plus extérieur et plus français. » Pour elle, Un hiver russe désire ramener de la complexité dans le discours sur la Russie actuelle avec, encore une fois, une véritable exigence de forme, entre expérimentations et images frappantes, à la lisière de la fiction. Charlotte Vincent souligne à ce titre le travail exceptionnel proposé par la directrice de la photographie, Céline Bozon, « qui fait ressembler une arrivée en bateau à une scène de Miami Vice ».

UN HIVER RUSSE

Affiche de « UN HIVER RUSSE »
Un hiver russe Léopard Films

Réalisation et scénario : Patric Chiha
Production : Aurora Films
Coproduction : Le Fresnoy - Studio national des arts contemporains
Distribution : Léopard Films
Ventes internationales : Best Friend Forever (BFF)
Sortie le 30 septembre 2026

Soutiens sélectifs du CNC : Avance sur recettes avant réalisation, Aide au parcours d'auteur