Comment est née votre société de production, Les Films du Clan ?
Charles Philippe : Nous étions tous deux étudiants à la Fémis, Lucile en distribution et moi en production. Nous avions créé notre société pour produire les courts métrages de nos camarades, et puis nous sommes passés aux longs métrages, après une phase de transition où nous avons travaillé ailleurs, moi dans la production exécutive...
Lucile Ric : Moi, c'était au sein du marketing de Wild Bunch.
C.P : Ainsi, en 2017, Les Affamés de Léa Frédeval et Les Météorites de Romain Laguna se sont concrétisés. Les films sont sortis en 2018 et 2019.
Quelle est l'origine du projet Une affaire turque ?
C.P : Le scénariste Ludovic du Clary, qui a travaillé sur le film Paternel (2024) de Ronan Tronchot que nous avons produit, nous a amené le projet. Il avait été sollicité par Hüseyin Aydin Gürsoy pour l'aider à l'écriture de son premier long métrage.
L.R : C'était en 2022. Le court métrage de Hüseyin Aydin Gürsoy, Partir en poussière, nous a beaucoup plu et nous avons vite compris quel type de film il souhaitait faire. L'histoire d'une famille turque dans l'Est de la France, dans les ateliers clandestins. Un univers de thriller, un peu film noir... Le développement d'Une affaire turque a été assez rapide : le premier document faisait quatre pages, présentant le point de départ du film, le combat intérieur d'un avocat d'origine turque entre sa communauté et son identité. A partir de là, nous avons développé des pistes narratives. Nous avons rapidement trouvé un dialogue très équilibré. L'écriture a duré deux ans.
Le film a bénéficié du soutien du CNC, et notamment du Fonds Images de la diversité. Comment cela s'illustre concrètement ici ?
C.P : Nous avons d'abord bénéficié en fin d'écriture de l'Aide au développement d’œuvres cinématographiques de longue durée. Une fois celle-ci obtenue, nous avons déposé un dossier pour le Fonds Images de la diversité. Nous l'avons décroché en fin de financement, avant le tournage.
L.R : Ce dernier a duré de la fin octobre à la fin du mois de novembre 2025.
C.P : Il y a trois choses à retenir concernant Une affaire turque. Premier point, la notion de transfuge. Le titre initial était Le Transfuge, qui représentait le personnage principal, qui embrassait la carte de l'intégration en suivant de hautes études et en décrochant un métier prestigieux. Cette idée nous parlait car la notion de « transfuge » est universelle : nous ne sommes pas des transfuges de classe, mais nous venons de familles qui ne sont pas dans le monde du cinéma. Deuxième point, le parcours incroyable de Hüseyin Aydin Gürsoy. Il est arrivé en France avec ses parents à l'âge de 3 ans pour suivre des soins. C'est un enfant bavard et turbulent, et un médecin lui conseille de s'inscrire à des cours de théâtre : il va suivre des études d'informatique tout en se dirigeant vers le cinéma. Cela montre que le cinéma peut changer le destin d'une vie. Enfin, troisième point, la vision de la communauté turque en France : elle est très discrète, et nous n'avions pas l'impression que le cinéma français l'avait déjà beaucoup filmée.
L.R : Le titre du film a changé à partir du moment où il a fallu faire lire le script à d'autres personnes. Il a été présenté au CNC sous le titre Une affaire turque : cela donne le genre du film et sa particularité, en l'occurrence l'ancrage dans la communauté.
En quoi le casting du film incarne les conditions d’obtention et les principes du Fonds ?
C.P : Lionel Erdogan, qui a été engagé deux ans avant le tournage, a fait les essais avec tous les autres acteurs, c'était inédit. Nous avons assisté à la naissance du personnage.
L.R : Il s'est énormément investi : il ne parlait pas turc, il a dû suivre des cours... Il a un léger accent, qui correspond bien à son statut de transfuge. Le thème du film parle à toutes les communautés françaises, il n'est pas spécifique à la communauté turque : il évoque cette sensation de partir et de ne pas se sentir à sa place lorsque l'on revient. C'est l'expérience de l'immigration et de l’intégration, au fond.
C.P : La commission du Fonds n’a pas fait de retour sur le propos du film, qui était clair et entendu. A l'écriture, nous avons surtout dû affiner le côté thriller et polar d'Une affaire turque, équilibré avec finesse, sans gros sabots…
L.R : L'ADN du film correspond totalement au Fonds Images de la diversité. Une affaire turque défend quelque chose en montrant une communauté invisibilisée.
C.P : Mieux représenter une communauté ne signifie pas simplifier. Les personnages sont complexes, variés. Abdullah, le chauffeur de taxi, représente un autre côté de l'intégration : celle qui estime qu'il n'a pas besoin d'effacer son origine.

Et vous travaillez à la sortie du film...
L.R : Oui. Maintenant, nous sommes dans le plan de sortie. Et c'est un travail très précis, c'est de la dentelle, il ne faut pas sortir le film n'importe comment…
C.P : Nous travaillons avec des associations, que ce soit pour des avant-premières ou des séances après la sortie. C'était une idée de Hüseyin Aydin Gürsoy, et la société Paname Distribution s'est montrée très intéressée par ce ciblage particulier.
L.R : Il s'agit aussi de s'adresser à un public qui n'a peut-être pas l'habitude ou le réflexe d'aller au cinéma. C'est passionnant de travailler un film ainsi, avec un angle particulier. En fin de compte, à chaque étape de la production du film, la problématique était là : faire cohabiter deux univers.
UNE AFFAIRE TURQUE
Réalisation : Hüseyin Aydin Gürsoy
Scénario : Ludovic du Clary et Hüseyin Aydin Gürsoy
Production : Les Films du Clan
Distribution : Paname Distribution
Ventes internationales : Elle Driver
Sortie le 12 août 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Fonds Images de la diversité, Aide au développement d’œuvres cinématographiques de longue durée