Les Apparences, l’art du mélange des genres

Les Apparences, l’art du mélange des genres

23 septembre 2020
Cinéma
Les Apparences
Les Apparences SND
Film noir, tragi-comédie de mœurs… Le nouveau long métrage de Marc Fitoussi évolue entre les territoires d’Hitchcock et de Chabrol. Le réalisateur raconte pourquoi et comment il a décidé d’adapter Trahie, le roman de la suédoise Karin Alvtegen, pour parvenir à ce résultat. 

Les Apparences est votre première adaptation depuis vos débuts en 2007 avec La Vie d’artiste. Quelles raisons vous ont poussé à vouloir adapter ce roman ?

Marc Fitoussi : Tout part justement de 2007 et de ma rencontre avec la productrice Christine Gozlan.  Elle avait aimé La Vie d’artiste et voulait savoir si j’étais intéressé par d’autres adaptations de romans. A cette époque-là, j’avais surtout envie de raconter des histoires originales. J’avais donc décliné sa proposition tout en précisant que j’aimais beaucoup Patricia Highsmith. Elle s’était renseignée mais à ce moment-là, tous les droits de ses romans étaient détenus par Sydney Pollack. On a donc laissé tomber. Mais Christine a continué à lire des thrillers et à m’en parler. Et, un jour, elle m’envoie ce polar suédois, Trahie de Karin Alvtegen. Le livre raconte l’histoire d’un couple à Stockholm et la femme découvre que son mari la trompe avec l’institutrice de leur fils. J’aime l’intrigue, mais des choses m’échappent. Par exemple, je ne comprends pas pourquoi elle refuse d’affronter son mari ou pourquoi le divorce lui semble inconcevable au point de tout passer à celui qui paraît être une véritable ordure. A mes yeux, il manque en fait un contexte pour justifier tout ça.


Mais vous acceptez malgré tout de vous lancer dans son adaptation. Pourquoi ?

Parce que je décide de le trahir en changeant énormément de choses. A commencer par le lieu de l’action. J’ai d’abord l’idée de l’inscrire dans une ville de province française – celles que Claude Chabrol décrivait si bien – pour distiller la peur du « qu’en-dira-t-on » dans cette crise de couple. Je pourrais ainsi créer un contexte aux agissements de cette femme. Mais au fil de ma réflexion, je comprends que la ville de province « chabrolienne » a beaucoup évolué. Et le « qu’en-dira-t-on » que j’évoquais avait donc également changé. Par contre, je me suis souvenu avoir retrouvé ce type d’ambiance à l’étranger quand je présentais mes films aux communautés d’expatriés français qui vivent en vase clos dans ces villes, à l’abri du danger. J’ai donc eu envie de réécrire les personnages de Trahie dans ce contexte-là et de faire de l’héroïne, une femme qui aurait épousé un prestigieux chef d’orchestre. L’idée de Vienne a découlé de cette idée de musique classique. Elle m’est apparue la ville idéale pour développer une comédie de mœurs au cœur du thriller.
 

Vous évoquiez Claude Chabrol. Avez- vous revu certains de ses films avant de vous lancer dans Les Apparences ?

Non, sans doute parce qu’ils font partie de ma mémoire. Par contre, j’ai revu Eaux profondes de Michel Deville car il y avait une scène de noyade comme dans Les Apparences et je voulais revoir comment Deville avait filmé Jean-Louis Trintignant se débarrassant d’un amant de sa femme. J’ai également montré à mon directeur photo Antoine Roch Burning, ce thriller de Lee Chang-dong où il est aussi question de choc des classes, entre riches et pauvres. Les Apparences joue aussi sur ce portrait de deux mondes qui cohabitent, à travers le personnage de l’institutrice, la maîtresse du chef d’orchestre, qui rêve d’accéder au statut des expatriés qui lui est a priori interdit.

Quelles furent vos autres sources d’influence ?
 

Ma culture cinématographique s’est surtout construite à partir de ma passion des actrices. Et ce sont finalement plus des rôles et des personnages que des films qui m’ont nourri. Stéphane Audran dans Le Charme discret de la bourgeoisie de Luis Buñuel, Isabelle Huppert dans les films de Benoît Jacquot ou son côté vénéneux dans Merci pour le chocolat de Chabrol. Cate Blanchett aussi, dans Blue Jasmine de Woody Allen…

Comment avez-vous fusionné à l’image les différents genres qui composent le récit de votre film ?

Les Apparences débute comme une étude de mœurs sur le monde des expatriés avant de basculer en effet dans une ambiance de thriller, au bout de trente minutes. Mais d’emblée, j’ai pris garde à ne pas provoquer à l’écran un changement radical d’ambiance. En m’appuyant sur la musique du générique composée par Bertrand Burgalat qui rappelle les ambiances inquiétantes créées par Bernard Herrmann pour Alfred Hitchcock et instaure immédiatement une atmosphère plus sombre. En présentant aussi Vienne comme une ville hostile, loin de l’image romantique qu’elle peut avoir. Puis, au fil du récit, Les Apparences va constamment osciller entre un univers de comédie aux accents ironiques et de vrais moments d’angoisse. Avec Antoine Roch, notre travail a donc consisté à équilibrer ces influences en permanence pour que le film ne s’installe jamais dans un genre trop longtemps. Il fallait rester dans une logique de surprise. Ce qui explique pourquoi, comme réalisateur, je me suis beaucoup plus amusé que sur mes films précédents (à l’exception de Pauline détective avec sa volonté rétro) qui sont des comédies douces amères où des effets de mise en scène seraient venus casser ce fragile équilibre. Avec Les Apparences, je me suis essayé à des choses plus « tape à l’œil », mais je le revendique totalement. La logique fut d’ailleurs la même dès le scénario. Comme je m’essayais au thriller, cela m’amusait d’essayer de rendre crédibles des idées que je trouvais moi-même rocambolesques. Le plaisir qu’on a face à un thriller fait qu’on pardonne beaucoup d’extravagances scénaristiques.