L’histoire de « Goémons »

L’histoire de « Goémons »

Goëmons
Grand Prix du documentaire à la Biennale de Venise en 1949, « Goémons » est le premier film de la cinéaste Yannick Bellon Les films de l'équinoxe

Récompensé au Festival de Venise en 1949, ce classique du cinéma documentaire français d’après-guerre, présenté aux Rendez-vous de l’Histoire à Blois, est une œuvre qui aurait pu ne jamais voir le jour. Récit.


C’est un film charnière dans la vie et la carrière de la cinéaste Yannick Bellon. Un court métrage qui la révèle au grand public et à la critique à l’orée des années 1950 : Goémons, un documentaire sur le quotidien des goémoniers (Ndlr : pêcheurs spécialisés dans la récolte des algues marines, plus précisément du goémon) de l’île bretonne de Béniguet, dans l’archipel de Molène. Ce premier film de la réalisatrice, également monteuse, scénariste et productrice, disparue en 2019, a pourtant connu une succession de rebondissements.

Tout commence l’hiver 1945. Marie-Annick Bellon, que tout le monde surnomme Yannick depuis l’enfance, fêtera ses 21 ans dans quelques mois. La jeune femme étudie à l’IDHEC, l’Institut des hautes études cinématographiques (ancien nom de La Fémis) et compte notamment pour camarade de classe un certain Alain Resnais. Celle qui a grandi avec l’image au côté d’une mère photographe – Denise Bellon, proche du groupe Octobre et du mouvement surréaliste – est pourtant une « mauvaise élève ». L’école lui reproche son manque d’assiduité. « A la prétention de vouloir faire des films », va jusqu’à commenter le directeur, le cinéaste Marcel L’Herbier, dans son dossier scolaire. Yannick Bellon est renvoyée, mais sa détermination à fabriquer des images reste intacte. Celle qui cultive une passion pour les mystères et les tragédies insulaires – L’Homme d’Aran (1934) du britannique Robert Flaherty est l’un de ses films fétiches – décide d’accomplir un désir qui la suit depuis longtemps : tourner sur une île.

Tournage périlleux

Son choix se porte sur Ouessant où elle a déjà passé un été. L’apprentie cinéaste « engage » comme chef opérateur André Bureau, un camarade de classe. Elle récupère des bobines vierges de film auprès d’amis et embarque, caméra au poing, avec lui pour Brest. Premier choc : la vision d’une ville fantôme totalement détruite par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Au port du Conquet, Yannick Bellon et André Bureau ratent le bateau pour Ouessant et sont contraints d’attendre le prochain départ au Bar des Sports. C’est là que Yannick Bellon entend parler d’un îlot sauvage au large de la pointe finistérienne. Il s’agit de Béniguet, « île bénie » en Breton, dans laquelle des ouvriers se tuent à la tâche pour récolter le goémon, riche en iode, utilisable comme engrais et combustible. Un travail lent et séculaire au rythme des tempêtes et des naufrages.

En 1946, Bellon et Bureau débarquent sur cette bande de terre plate et grise de deux kilomètres de long qui ne compte qu’une seule maison, une ferme habitée par le patron, sa famille et les goémoniers. Parmi eux, « Dédé » », de son vrai nom André Béliard, le charretier du groupe, avec qui Yannick Bellon va nouer des liens d'amitié. Il devient son guide, l’introduit auprès de ses camarades, lui apprend les us et les coutumes du territoire. Sur place, la cinéaste découvre les vies et les gueules cabossées de ces petites mains du goémon. Rien n’a changé depuis près de vingt ans, à l'époque notamment du tournage de Finis Terrae (1929) de Jean Epstein sur l'île de Bannec.

Le repas du soir à la ferme, ici André Béliard dit « Dédé », le charretier
Le repas du soir à la ferme, ici André Béliard dit « Dédé », le charretier  Les Films de l'équinoxe

Mais au retour à Paris de ce premier repérage, André Bureau abandonne le projet, trop occupé ailleurs. Yannick Bellon demande de l’aide à son ami André Dumaître – chef opérateur qui travaillera sur La Mer et les jours d’Alain Kaminker en 1958. C’est ensemble qu’ils tournent Goémons en deux ans au gré de cinq allers-retours sur l’île entre 1946 et 1948. Un tournage périlleux. Il faut récupérer par ci par là de la pellicule vierge, imaginer des combines pour filmer sans lumière le soir voire tout recommencer à zéro, comme la fois où on leur a confié une bobine perimée. Jeter, revenir sur place et filmer à nouveau les scènes : le tournage est chronophage, mais unique. La jeune cinéaste témoigne de l’âpreté du travail des pêcheurs de goémon en filmant au plus près chacun de leurs gestes. Dans son film, elle dépeint le contraste entre la beauté des paysages et l'atmosphère oppressante de l’île. Le soir, tandis que les patrons s’endorment dans des draps blancs, Yannick Bellon monte au grenier et se couche, comme ceux qu’elles filment, sur un lit de gravats et de paille.

Quand la censure frappe

À la fin du tournage, Yannick Bellon rentre à Paris avec ses bobines et une matière foisonnante. C’est par l’intermédiaire de Georges Rouquier, le réalisateur de Farrebique (1946) qu’elle rencontre Étienne Lallier, qui décide de produire son documentaire. Faute d’ingénieur son, Goémons est tourné en muet. Yannick Bellon écrit le commentaire, narré ensuite par Michel Vitold. Le film subjugue Henri Langlois lors d’une projection donnée en privé à la Cinémathèque française, en présence notamment de l’écrivain et scénariste espagnol, Jorge Semprún, réfugié à Paris et époux de Loleh Bellon, la sœur de la cinéaste, ainsi que de leur oncle, le comédien Jacques Brunius.

Goémons obtient un visa d’exploitation mais est interdit de diffusion à l’étranger. La raison : il dévoile au grand jour les conditions de travail de la classe ouvrière française. Étienne Lallier réussit toutefois à contourner la censure et envoie le film à la Biennale de Venise. Reconnu pour son réalisme social, Goémons obtient le Grand Prix du documentaire, ce qui lève l’ensemble des restrictions à l’exportation. Yannick Bellon a 24 ans. On la décrit alors comme la digne héritière de John Grierson, le « père » de l’école documentaire britannique. Œuvre ethnographique, critique acerbe de l’exploitation des hommes et des rapports de domination, Goémons possède aussi une valeur mémorielle forte en témoignant d’une époque révolue, celle de la vie sur l’île. En 1953, Béniguet est en effet vidée de ses habitants pour être transformée en réserve naturelle.

Épopée filmique

Au début de la décennie 1980, Yannick Bellon récupère les droits de son film auprès d’Étienne Lallier qui les lui vend à un prix d’ami. Elle apprend à ce moment-là que le négatif monté du film, et celui de Colette (1952), auraient brûlé des années plus tôt dans l’incendie du laboratoire GTC où ils étaient stockés. Par chance, les rushes ainsi que l’élément nitrate tiré du négatif – le « marron » dans le jargon des laboratoires – avaient été déposés au CNC, ce qui a permis à Goémons de bénéficier d’une première restauration chimique en 1999, à l’occasion des 70 ans de la sortie du film. Yannick Bellon, qui y participe alors, souhaite conserver certains défauts de la pellicule, une manière de garder l’âme du film.

En 2016, Goémons fait l’objet d’une nouvelle restauration, numérique cette fois-ci, en association avec le laboratoire Hiventy. La cinéaste la suit de nouveau. Le son est retravaillé et remis aux normes afin de rendre le commentaire plus audible. Quelques aspérités sont gommées à l’image, mais toujours avec parcimonie pour rester le plus proche possible du document original. Cette épopée filmique, « Dédé », le charretier, n’aura jamais pu la découvrir à l’écran. Il est mort accidentellement, au moment de la sortie du film, en tentant de sauver sur l’île deux visiteurs de la noyade... Goémons est devenu depuis l’un des chefs-d’œuvre du cinéma documentaire français d’après-guerre et Yannick Bellon, une artiste majeure, entrée au panthéon d’un cinéma qui a fait du réalisme social sa marque de fabrique.

Soutien du CNC

Le film a été restauré et numérisé avec l'aide du CNC. En marge de Goémons, un montage des rushes du film a été effectué par la direction du patrimoine cinématographique. Ce film muet d’1h05 qui restitue le travail documentaire très précis de la cinéaste sur l’île bretonne est disponible dans le coffret DVD/BlueRay édité par Doriane Films en 2019. 

Le CNC a également soutenu la restauration de cinq autres films présentés aux Rendez-vous de l’Histoire à Blois : La Divine Croisière de Julien Duvivier (1928), Finis Terrae de Jean Epstein (1929), Gardiens de phare de Jean Grémillon (1929), Les vacances de Monsieur Hulot de Jacques Tati (1953), et Le Crabe tambour de Pierre Schoendoerffer (1977).