1974 - 1990 : amoureux du cinéma dès l'enfance
Pierre-Olivier Persin : Je suis né en 1974 et je me suis passionné pour les effets spéciaux de maquillage dès l'adolescence. Ma famille aimait tous les genres : nous pouvions voir un péplum, puis un film d'horreur ou une comédie légère. Les années 1980, c'était la période où les effets spéciaux de maquillage étaient rois : j'ai été marqué par les films de John Carpenter (The Thing, 1982), Sam Raimi (Evil Dead, 1981), Wes Craven (Les Griffes de la nuit, 1984) ou Clive Barker (Hellraiser, 1987). L'aspect très artistique me parlait. Les mécaniques me fascinaient, tout comme le fait de créer des personnages, à la manière de la créature de Frankenstein. Cela m'a offert assez jeune une approche du cinéma : j'essayais de comprendre comment une scène était cadrée ou ce qui pouvait être caché en dehors du cadre. Pour Noël, je commandais du plâtre, du latex, de la pâte à modeler et je sculptais. Je recopiais les maquillages du Loup-Garou de Londres (John Landis, 1981) ou de Legend (Ridley Scott, 1985) dans ma chambre et j'ai pu participer à des courts métrages muets en Super 8.

1994 - 2000 : se former sur tous les genres
J'ai d'abord appris mon métier en muséographie, en fabriquant des hommes préhistoriques, des poissons... À vingt ans, j'ai commencé à véritablement travailler sur des maquillages de films. À l'époque, c'était assez balbutiant en France, très peu de gens faisaient ce métier. Il y avait Dominique Colladant (Germinal de Claude Berri), Benoît Lestang (Baby Blood d'Alain Robak) ou Jean-Christophe Spadaccini (La Cité des enfants perdus de Jean-Pierre Jeunet). Au début des années 1990, il devait y avoir une dizaine de spécialistes en France. Les professionnels travaillaient surtout en Angleterre, ils nous ont inspirés pour monter nos propres ateliers d'effets spéciaux de maquillage.
Par un concours de circonstances, grâce à Agat Films, j’ai pu participer au tournage du Petit voleur d'Érick Zonca, puis des Amants criminels de François Ozon, tous deux sortis en 1999. Par chance, ce que j'ai proposé a fonctionné. Le même studio m'a alors mis en relation avec Robert Guédiguian, Pierre Salvadori ou Cédric Kahn pour fabriquer un grand nombre de petits éléments jusqu'au début des années 2000. À ce moment-là, je concevais mes mannequins dans mon garage. Grâce à ces films, j'ai découvert la collaboration que cela implique avec tous les autres départements pour qu'un maquillage soit efficace : la décoration, les costumes…
La perception de notre travail a énormément changé depuis mes débuts : je dirais que tout a décollé en France au tournant des années 2000, notamment grâce au film Les Rivières pourpres (Mathieu Kassovitz, 2000). Nous avons finalement créé le marché dans lequel nous évoluons maintenant : les directeurs de production ou les réalisateurs font appel à nous en connaissant nos compétences. Certains écrivent même des histoires en fonction de ce que nous sommes capables de fabriquer !
2000 - 2018 : fonder son propre studio et diversifier les missions
J'ai longtemps travaillé comme intermittent, même une fois devenu chef FX, mais c'était assez contraignant. J'ai commencé à être engagé sur de plus gros projets, avec une équipe conséquente, à partir de 2007 : nous pouvions intégrer de trois à quinze personnes dédiées aux effets spéciaux de maquillage en fonction des productions. J'ai fondé POP FX en 2018. Au fil des projets, j'ai pu développer l'atelier, agrandir les locaux, créer plusieurs départements (moulage, finitions, scanners et impressions 3D), installer un système de ventilation spécifique... Ces machines coûtent cher, mais elles nous permettent d'avoir de meilleurs rendus. C'était important, en créant ma propre société, de pouvoir investir sur le long terme, tout en proposant à mes collaborateurs de travailler dans de meilleures conditions.
Notre activité au sein de POP FX, c'est principalement la fabrication et la pose de maquillages réalistes. Notre travail est vaste. Sur Le Comte de Monte-Cristo (Matthieu Delaporte et Alexandre De La Patellière, 2024), Pierre Niney portait des prothèses du début à la fin, même dans des moments où le spectateur pense qu'il n'en porte pas. Nous pouvons aussi vieillir des personnages par petites touches, que le public ne remarquera pas forcément. Nous concevons ainsi des prothèses de transfert : des petits éléments de vieillissement, de brûlures, de cicatrices... Nous en avons un certain stock à utiliser d'un film à l'autre. Cela se pose comme une décalcomanie, et s'adapte facilement sur un visage. Je loue également des bouts de corps blessés pour des films de guerre où il manque un membre. Pour Les Braves (Lukas Dhont, 2026), j'ai proposé une approche très graphique, pour ressentir l'horreur des charniers de la Première Guerre mondiale mais avec une application facilitée sur les acteurs : des ventres ou des bras arrachés, préparés en amont et simples à accrocher à un costume avec un velcro.
J'aime passer d'un film très réaliste à un projet complètement fou en termes de création de maquillages. Pouvoir alterner entre le biopic sur Charles Aznavour avec Tahar Rahim, une comédie comme Au bout du conte (Agnès Jaoui, 2013) et du fantastique, c'est génial ! J’essaye de travailler principalement en France. Nous sommes basés à Montreuil, et même si j'ai pu acquérir de l'expérience à l'étranger sur Game of Thrones, World War Z ou la série Border en Suède, j'ai besoin d'être proche de mes enfants. Ce genre de métier peut être difficile à concilier avec une vie de famille : c'est compliqué de partir plusieurs mois sur une série américaine.

2025 - 2026 : la filiation entre The Substance et Sanguine
Quand Coralie Fargeat m'a contacté pour The Substance, j'avais des techniques en tête pour réaliser un maximum d'effets pratiques en direct. Nous les avons poussées à l'extrême. Par rebond, nous avons pu en réutiliser sur Sanguine, sans les reprendre « exactement ». Je suis conscient qu'il existe une filiation entre ces deux films, mais en même temps, je les trouve très différents. Depuis l'Oscar, on pense à moi pour du body horror avec des transformations corporelles très importantes. C'est flatteur, cette étiquette me plaît, même si je ne me limite pas uniquement à cela.
Carole Lambert (Windy Productions) m'a contacté pour évoquer Sanguine, l'histoire d'une jeune fille confrontée à un burn out : son malaise s'exprime par des transformations spectaculaires de son corps. J'avais très envie de collaborer avec Marion Le Corroller, tout en sachant que les moyens seraient plus limités que sur The Substance : nous avons eu quatre mois - contre un an - pour préparer les prothèses, le budget était cinq fois moins important et nous avons travaillé avec une équipe réduite. Ce qui n'enlève rien à sa réussite. Marion Le Corroller a officiellement fait appel à POP FX à l'automne 2024 pour un tournage au printemps 2025. Nous sommes partis de la lecture du scénario, puis nous avons eu une réunion avec la réalisatrice, le chef opérateur et le directeur de production, puis une avec les responsables VFX. C'est là que nous avons convenu de créer un maximum de maquillages « en vrai » et de compléter parfois avec des effets visuels.
Marion Le Corroller avait une idée précise de ce qu'elle voulait. Elle a demandé des cicatrices chéloïdes, cette sorte de patchwork qui change de couleur, présente sur l’affiche du film. Elle nous a donné peu de références, elle ne voulait pas trop s'inspirer d'autres films. Pour les excroissances, nous nous sommes basés sur la réalité : nous avons étudié des vidéos médicales d’opérations de chirurgie. C'était assez horrible, d'ailleurs ! Mais elle tenait à partir d'une certaine réalité. Nous avons essayé, dans notre économie et le planning serré, de filmer un maximum d'effets en direct. J'ai adoré ce challenge : trouver des solutions efficaces dans une économie serrée. À l'époque où l'on parle beaucoup d'IA, je suis fier de pouvoir fabriquer quelque chose qu'on a envie de toucher. C'est le plus beau compliment que nous ayons reçu sur The Substance : apprécier son côté tangible, tactile, profondément humain. Une tête que nous avions fabriquée pour le film est actuellement exposée à l'Académie des Oscars et ça aussi c'est une immense fierté.
SANGUINE
Réalisation : Marion Le Corroller
Scénario : Marion Le Corroller et Thomas Pujol, en collaboration avec Delphine de Vigan et Romy Coccia di Ferro
Production : Windy Production
Coproduction : Trésor Films
Distribution : ARP Sélection
Ventes internationales : WTFilms
Sortie le 28 octobre 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Aide au développement d'oeuvres cinématographiques de longue durée, Aide à la création de musiques originales, Aide sélective à la distribution (aide au programme 2026)