Dans le sillage de Mon Légionnaire en 2021, vous continuez à ausculter le milieu militaire avec Mata : qu’est-ce qui a été le déclencheur de ce projet ?
Rachel Lang : J'ai une double casquette puisqu’au-delà d’être réalisatrice, je suis dans la réserve opérationnelle de l’armée française depuis plus de vingt ans. J'ai donc été amenée, durant cette deuxième vie, à rencontrer des agents des services de renseignement, à la DGSE. Je me souviens, par exemple, m’être retrouvée dans un avion rempli de militaires, en compagnie d’un seul civil qui, sur le papier, n'avait rien à faire là, mais dont j’ai vite compris le rôle et avec qui j’ai pu échanger. Mon expérience dans l’armée, à travers des situations que je n’aurais jamais vécues dans la vie civile, a provoqué ce film, avec l’envie d’explorer les émotions de ces soldats de l’ombre pour qui la mort est une hypothèse de travail.
Quelles ont été vos inspirations pour la préparation du film ?
La série Le Bureau des légendes (2015-2020), bien entendu, mais aussi Les Trois Jours du Condor de Sydney Pollack (1975), Conversation secrète de Francis Ford Coppola (1974) ou encore Les Patriotes d'Éric Rochant (1994) sont des œuvres que j’ai revues pendant l’écriture du scénario pour déterminer ce qui m’intéressait. Par ailleurs, la plupart des films qui abordent cette thématique mettent en scène des personnages masculins. Comme j’ai été bercée par des livres comme Le Club des 5, où les filles sont aussi « aux manettes », cela m’a semblé naturel de réaliser un thriller d’espionnage au féminin. Mata fait référence à Mata Hari [courtisane néerlandaise fusillée pour espionnage lors de la Première Guerre mondiale, ndlr] et représente un pseudonyme tout à fait plausible pour un personnage avec un côté tranchant, de par sa traduction en espagnol – « mata » signifiant « tue ».
Et pour incarner ce personnage, votre choix s’est porté sur Eye Haïdara…
J’ai eu un véritable coup de cœur pour Eye Haïdara dans Le Sens de la fête d’Éric Toledano et Olivier Nakache (2017). J’ai écrit ce rôle pour elle, avec la conviction qu’elle avait le charisme et l’autorité nécessaires pour donner vie à ce personnage. Pour se préparer au mieux, elle a été en immersion, avec les autres acteurs, pendant trois jours et trois nuits dans la peau d'un espion, lors d’un stage d’initiation clandestin mené par un ancien agent, avec le concours de la DGSE. Elle a fait le plein d’adrénaline pour ensuite livrer une interprétation tout en retenue et en pudeur, puisque ces agents masquent en permanence leur identité et ne trahissent jamais ce qu’ils traversent. Mata ne montre jamais qu’elle craque, hormis dans quelques scènes qui révèlent sa vulnérabilité.
Comment avez-vous composé le reste du casting ?
Nous devions construire une galaxie de personnages qui fonctionnent avec Eye. Joséphine Japy était une évidence : c’est une actrice pétillante et totalement crédible en major de Sciences Po. Pour le personnage d’Antoine, l’espion en binôme avec Mata qui disparaît au début de l’histoire, il fallait un comédien que l’on cherche pendant tout le film avec l’envie de le retrouver. Là aussi, j’ai eu un coup de cœur instantané pour Raphaël Personnaz, qui incarne parfaitement ce frère d’armes.

Vous avez choisi de proposer un film qui pourrait être qualifié d’« anti-spectaculaire »…
Il y a quelques scènes d’action, mais c’est le minimum : ma volonté reposait sur le fait d’être dans la tête de Mata, avec un angle plus psychologique. Elle n’est qu’un maillon d’une chaîne, sans vision globale de la situation, et le spectateur la suit dans ce labyrinthe, voyant petit à petit le personnage basculer vers la paranoïa. C’est d’ailleurs le sens de la première scène, durant laquelle Mata se retrouve dans une pièce, entourée de ses supérieurs silencieux face à ses questions. C’est une façon de pousser les curseurs de son isolement et de poser les règles du jeu. La couleur joue aussi un rôle, puisque nous avons choisi un étalonnage majoritairement froid pour évoquer le cloisonnement et le fait que chaque personnage soit « dans une case ». Cela m’a permis d’ajouter plus de romanesque à un film très naturaliste.
Le film montre à la fois la DGSE et la DGSI : quelle a été votre réflexion pour illustrer la différence entre les deux services à l’image ?
Je voulais que la DGSE soit en contraste avec la DGSI, donc j’ai imaginé des décors très antinomiques. Nous avons reconstitué la DGSE sous terre, un peu à la manière d’un bunker pour accentuer l’aspect militaire et guerrier, avec un côté très brut et une certaine rusticité. Pour la DGSI, au contraire, j’ai souhaité une atmosphère qui corresponde davantage au monde moderne. Nous avons opté pour des décors en hauteur qui observent la ville, avec des jeux de transparence dans les bureaux, entre les nombreuses vitres et reflets. C’est une manière d’insister sur le fait que les gens, ici, ont plusieurs facettes : nous voyons des choses à travers, mais ce n’est pas forcément la vérité, il existe plusieurs niveaux de lecture.

Comment s’est déroulé le tournage ?
Nous avons failli perdre Eye dès le premier jour puisqu’elle a été sévèrement brûlée au visage par des résidus de silicone. Heureusement, il y a eu plus de peur que de mal ! Globalement, le tournage a été assez éprouvant, condensé sur trente-quatre jours. J’ai voulu proposer une diversité de paysages, entre le désert chaud -filmé au Maroc - et la fraîcheur de la montagne - filmée en Isère -, auxquels s’ajoutent les scènes d’intérieur majoritairement tournées en Alsace. Nous avons aussi réalisé des prises de vue pendant le carnaval de Bâle, en Suisse : il s’agit de séquences très complexes, puisque les scènes se déroulent de nuit avec de la foule et qu’il ne fallait pas éclairer les participants avec notre matériel ! Nous avons donc été en effectif réduit, comme pour une mission spéciale. Une sorte de film dans le film.
Pour la musique, vous avez fait le choix du compositeur Yuksek…
J’ai découvert Les Fantômes de Jonathan Millet (2024), un film tout en tension qui flirte entre la paranoïa et le suspense, avec des scènes de filature. En somme, un projet très bien réalisé et fortement soutenu par la bande originale de Yuksek. Je trouve que sa musique accompagne de manière fine et subtile le trajet du personnage principal. Ce qu’il a aussi réussi à faire pour Mata. Nous avons eu de nombreux aller-retours pendant le montage, en travaillant fortement les intentions pour parvenir à cette bande originale finale qui est un vrai travail d’orfèvre et qu’il a formidablement réalisée.
MATA
Réalisation et scénario : Rachel Lang
Production : Nolita Cinéma, Chevaldeuxtrois
Coproduction : Marvelous Productions, France 3 Cinéma
Production étrangère : Wrong Men
Distribution : Warner Bros. France
Ventes internationales : Indie Sales
Sortie le 27 mai 2026
Soutien sélectif du CNC : Aide au développement d'oeuvres cinématographiques de longue durée