Mathieu Amalric : « Sur le papier, Serre-moi fort était aux antipodes de mes envies de réalisation du moment »

Mathieu Amalric : « Sur le papier, Serre-moi fort était aux antipodes de mes envies de réalisation du moment »

15 septembre 2021
Cinéma
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Mathieu Amalric
Mathieu Amalric Charles Paulicevich
Pour son huitième long métrage, découvert hors compétition à Cannes, Mathieu Amalric a adapté Je reviens de loin de Claudine Galéa. L’histoire, entre réalité et imaginaire, d’un couple qui se disloque. Le cinéaste nous raconte comment il a construit ce mélo.

Serre-moi fort est un projet singulier car il est adapté d’une pièce qui n’a jamais été montée sur scène. Comment en avez-vous entendu parler ?

Cette pièce signée Claudine Galéa a pour titre Je reviens de loin. Et c’est un ami, Laurent Ziserman, qui a attiré mon attention dessus. Il la connaissait pour avoir tenté de la monter il y a quelques années mais avait dû renoncer.

C’est une évidence pour vous d’en faire un film dès que vous la lisez ?

Après La Chambre bleue et Barbara, j’avais envie d’un récit plus droit, moins alambiqué. Soit exactement l’inverse de cette pièce construite sur des allers-retours entre présent et passé, entre la réalité et l’imaginaire de Clarisse, son héroïne. Mais voilà, je lis cette pièce très courte, une quarantaine de pages, lors d’un voyage en train et je fonds en larmes. Dès lors, c’est une évidence qui balaye toutes mes réticences. Je dois essayer de porter ce texte à l’écran, alors qu’il n’y a pas une once de cinéma dedans !

Comment allez-vous faire ?

En respectant à la lettre le mouvement créé par Claudine Galéa. Cette idée du mélo comme colonne vertébrale du récit, mais qui ne surgira que dans sa toute dernière ligne droite. Le principe de cette femme qui – sans en dévoiler trop – invente qu’elle part en quittant son mari et ses enfants alors que la réalité est totalement différente. En tirant le fil de ces deux idées, je suis arrivé à quelque chose d’assez limpide, proche de ce premier degré dont j’avais envie.

Qu’est-ce qui a fait la singularité de cette écriture par rapport à celle de vos précédents longs métrages ?

J’ai rédigé la première version en seulement neuf jours, porté par cet enthousiasme et par une sorte d’évidence. Mais ce n’était pas une écriture classique. J’avançais en suivant la logique d’un travail de premier assistant. Je décortiquais tout pour, par exemple, établir une liste d’objets dont j’aurai besoin, du nombre de lieux différents où ce road-movie allait me mener.

De ce travail est née la certitude que je devrais tourner Serre-moi fort en plusieurs sessions, au fil des saisons. Une idée qui me ravit car j’adore faire des pauses entre différentes parties d’un tournage. Dans ces moments-là, je deviens comme le spectateur de mon film, je le réécris avec un recul forcément impossible quand tout s’enchaîne.

On a tourné en trois temps : la première session (qui correspond à la fin du film) en mai 2019, toute la partie road-movie en novembre et les scènes dans la montagne en janvier 2020.

Vous montez au fur et à mesure du tournage ? Comment votre scénario initial s’en est-il retrouvé bouleversé ?

Ce mélo est construit avec un rebondissement à la Sixième Sens, pensé autour de quelque chose qu’on perçoit tout du long du récit sans se douter réellement de ce qu’il en est. Pendant la deuxième session du tournage, cette idée m’est devenue quasiment insupportable. Ce qui fonctionnait parfaitement dans la pièce ne marchait plus ici car cela m’entraînait loin, trop loin de ce qui me bouleversait de plus en plus et que je voulais mettre en avant : le geste d’imagination dans cette femme. En le cachant aux spectateurs juste pour mieux les surprendre, je les empêchais de vivre cette émotion que je ressentais en moi. Dès lors, j’ai filmé les scènes avec cette idée de rendre le spectateur complice et de renforcer son lien avec Clarisse. Je voulais un récit dépouillé de toute malice, de tout jeu du chat et de la souris avec le spectateur.

Au moment où vous construisiez votre casting, le couple de Serre-moi fort est incarné par des visages peu connus du grand public – Vicky Krieps et Arieh Worthalter. Evidemment, la donne a changé depuis…

Je ne les ai pas choisis pour ça mais une fois les deux réunis, cette idée me plaisait, dans cette logique que le spectateur crée un lien direct avec les personnages sans passer par le prisme des comédiens et ce qu’il pouvait projeter spontanément sur eux.

C’est aussi pour cette raison que vous ne jouez pas le rôle du mari, alors qu’on a l’habitude de vous voir dans vos films ?

Non, c’est une question d’âge. Ce couple devait être jeune pour renforcer la brutalité de ce qui leur arrive. C’est ma productrice Laetitia Gonzalez qui m’a parlé d’Arieh (Worthalter) que je suis allé rencontrer après l’avant-première de Pearl d’Elsa Amiel – qui fut longtemps mon assistante – dont il était l’un des interprètes. Ce fut alors une évidence, sans avoir à lui faire passer d’essais. Idem pour Vicky Krieps que j’avais découverte comme tout le monde dans Phantom Thread. Vicky a quelque chose qui n’appartient qu’à elle. Je pourrais dire qu’elle m’a visité pendant les neuf jours d’écriture, sans savoir alors si elle jouerait dans le film. Sur le plateau, elle s’est donnée corps et âme à son rôle au point de prendre le relais de ma douleur.

Pour quelle raison ?

Le personnage de Clarisse m’a renvoyé à la mort de mon propre frère et au fait que ma mère et moi continuions à dialoguer avec lui. Puis Vicky s’est emparée d’elle jusqu’à s’en rendre physiquement malade. C’est pourquoi aussi, dans le troisième volet du tournage, après avoir monté tant de douleur issue des deux précédentes sessions, ce côté mater dolorosa m’est devenu insupportable. J’ai imaginé avec elle d’autres scènes plus légères, plus rigolotes. J’ai compris qu’il me fallait arrêter de respecter la douleur pour le bien de ma comédienne, de moi-même et du film. Et par ricochet celui du spectateur.

SERRE-MOI FORT

Réalisation : Mathieu Amalric
Scénario : Mathieu Amalric d’après Je reviens de loin de Claudine Galéa
Directeur de la photo : Christophe Beaucarne
Montage : François Gédigier
Production : Les Films du Poisson, Gaumont Cinéma, Lupa Film et Arte France Cinéma
Distribution : Gaumont
Aide obtenue auprès du CNC :  Avance sur recettes avant réalisation