Nicolas Maury : "On me prend pour une petite nature, mais je suis souvent l’inverse"

Nicolas Maury : "On me prend pour une petite nature, mais je suis souvent l’inverse"

18 mai 2021
Cinéma
Garçon chiffon de Nicoles Maury
Garçon chiffon de Nicoles Maury CG Cinéma - Mother Production - High Sea Production - Les Films du Losange
Garçon chiffon, premier film de Nicolas Maury en tant que réalisateur, ressort en salles le 19 mai. Il en tient aussi le rôle principal, celui d’un acteur en pleine crise professionnelle et personnelle qui revient dans son Limousin natal enterrer son père et retrouver sa mère. Rencontre.

Comment est née votre envie de réaliser ?

Je crois que je l’ai toujours eue en moi. Tout gamin, j’imaginais des petits films que je tournais avec la caméra familiale. Et j’ai toujours écrit. Mais je dirais que, fondamentalement, je fais des films par amour du cinéma, le plus compliqué étant de me détacher de mes références, de mes « dieux ». J’ai des goûts très hétérogènes qui vont de Bergman à Judd Apatow en passant par tous les cinéastes – Olivier Assayas, Patricia Mazuy, Laurence Ferreira Barbosa… – de la collection Tous les garçons et les filles de leur âge, diffusée sur Arte dans les années 90. En tant que provincial [Nicolas Maury a grandi dans le Limousin, NDLR], cette série a été ma fenêtre sur le cinéma et sur Paris, deux mondes étrangers que j’ai découverts avec passion.

Quelle est la part d’autobiographie dans Garçon chiffon ?

Plus qu’autobiographique, ce film est personnel. La nuance peut paraître infime, mais elle est essentielle pour moi. Je suis acteur comme le personnage que j’interprète, Jérémie. J’ai grandi dans ce Limousin où on a tourné, cette terre fait partie de mon ADN. Pour autant, je ne suis pas Jérémie. Je n’ai pas de chien par exemple (Rires.)

Garçon chiffon est surtout très personnel dans mon envie de filmer les hommes. C’est un territoire infini que je veux m’approprier.

J’aime les hommes et j’ai envie de leur redonner du mystère à l’écran. Et puis, si j’ai fait ce film, c’est aussi parce qu’il n’y a pas beaucoup de Jérémie représentés au cinéma. Or, j’ai pu constater l’impact d’un rôle comme celui d’Hervé dans Dix pour cent à travers les messages que j’ai reçus de nombreux jeunes hommes qui m’expliquaient que cela avait aidé leur père à mieux les comprendre. Il y a une responsabilité à jouer ces rôles, comme à les écrire et à les mettre en scène.

Votre film raconte un récit d’apprentissage en apparence classique, mais construit comme un puzzle puisqu’on va mieux connaître et comprendre Jérémie à partir du regard que les autres posent sur lui…

Le pari du film se trouve dans la construction de ce puzzle pour raconter un personnage dans sa complexité, sans lui faire de cadeau ni s’apitoyer sur son sort. Je suis en guerre contre l’idée que le cinéma n’est qu’un sujet. On a en France la chance d’avoir un art : celui du dialogue à la française. C’est cela que j’entends développer. Garçon chiffon parle. Et ce n’est pas si évident ! Mais j’ai pu m’appuyer sur mes deux coscénaristes, Sophie Fillières et Maud Ameline. Elles m’ont permis de m’autoriser des choses que je me serais interdites si j’avais écrit seul. Par exemple de trouver la comédie dans cette quête existentielle. Je me suis aussi souvenu du conseil d’Arnaud Desplechin, mon parrain à l’Atelier Émergence, qui m’avait mis en garde contre la fameuse « mise au vert » du cinéma français. Ce fantasme de la campagne et de la bouffée d’air frais. Le projet de Garçon chiffon se situe radicalement à l’opposé.

Le film a été compliqué à produire ?

Il a longtemps été bloqué chez une productrice pour des raisons de droits. Puis, en tournant Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez, j’ai fait la connaissance de Charles Gillibert. Il a demandé à lire le scénario et a débloqué les choses en rachetant le projet. Puis il m’a aidé à emporter le film plus loin pour qu’on ait une version solide afin de la présenter au CNC. Avoir eu une aide de l’État à travers l’Avance sur recettes a été comme un adoubement. Ça voulait dire que Garçon chiffon était du cinéma et pas seulement un film pour mes proches. Ça m’a donné une responsabilité de cinéaste et d’auteur. Mais sans m’interdire d’être fou. Et Charles m’a accompagné à chaque étape de ce chemin.

Garçon chiffon CG Cinema/Mother Production/Jigh Sea Production/Les Films du Losange/DR

Il était évident que vous tiendriez le premier rôle de votre première réalisation ?

Oui, mais je ne me suis pas écrit ce rôle par frustration de quoi que ce soit. J’ai la chance de ne pas être un acteur en galère comme Jérémie. Ce rôle est cependant une première pour moi. Je n’avais jamais joué quelqu’un à ce point déchiré de partout dont je voulais qu’on voie les cicatrices. Je me suis dirigé à nu, à cru. J’ai essayé de m’abandonner au maximum. Je pense mon métier d’acteur autant que je l’aime. On me prend pour une petite nature, mais je suis souvent l’inverse. C’est un métier où, à force de se faire piétiner, on développe instinctivement une force pour s’en prémunir.

Quel directeur d’acteurs êtes-vous ?

J’aime les acteurs. C’est aussi pour cela que j’ai multiplié les seconds rôles dans Garçon chiffon. Je suis prêt à débattre de tout avec eux en répétitions, mais plus sur le plateau. Là, je deviens dictatorial car on n’a plus le temps.

Vous agissez de la même manière avec vos techniciens ?

À tous, j’ai parlé du scénario. Je leur ai demandé comment ils le ressentaient. Et c’est en fonction de cela que je les ai choisis. Cette équipe technique est très jeune au niveau des chefs de poste. À commencer par Raphaël Vandenbussche, le directeur de la photo. J’ai souhaité travailler avec lui après avoir vu son travail pour un court métrage alors qu’il était encore étudiant à la Fémis. On a tout de suite partagé la même vision des choses, cette idée d’aller vers chaque acteur comme un paysage. J’aime les cadres accidentés. Et il a accepté d’aller contre sa technique parfaite. D’être sur un fil comme le personnage de Jérémie, qui peut être aussi émouvant qu’insupportable.

GARÇON CHIFFON Sortie le 28 octobre

Le film a reçu l’Avance sur recettes avant réalisation (2017) l’Aide au développement de projets de long métrage (2015) et l’Aide sélective à la distribution (aide au programme, 2020)