Rencontre avec Angèle de Lorme, coproductrice des « Fleurs du manguier »

Rencontre avec Angèle de Lorme, coproductrice des « Fleurs du manguier »

23 avril 2026
Cinéma
« Les Fleurs du manguier » réalisé par Akio Fujimoto
« Les Fleurs du manguier » réalisé par Akio Fujimoto Arizona Distribution

La productrice de Panorama Films nous raconte le processus de création et de postproduction des Fleurs du manguier, réalisé par le Japonais Akio Fujimoto, premier film de fiction tourné en langue rohingya. Un récit d’immigration du Bangladesh vers la Malaisie, où deux enfants, Shafi et sa grande sœur Somira, se retrouvent livrés à eux-mêmes.


D’où vous vient cet attrait pour les cinémas du monde ?

Angèle de Lorme : Ma curiosité pour l’ailleurs est née assez vite : j’ai quitté la France à 14 ans pour m’installer aux Philippines où j’ai poursuivi mes études au collège et au lycée. Quelques années plus tard, j’ai rencontré mon associé Léopold Belanger au sein de l’école de production de cinéma Concordia, à Montréal. Après nos études, nous nous sommes installés en Birmanie pendant cinq ans. Le pays est alors en pleine transition démocratique et nous avons été confrontés à des histoires puissantes. Nous avons ainsi eu la chance de côtoyer la jeune « Nouvelle Vague » de cinéastes birmans indépendants, au sein de productions locales. J’ai produit des clips pour des jeunes rockeurs et rappeurs de la scène indépendante politisée, ceux avec des messages importants à faire passer dans un pays encore sous junte militaire. J’ai également travaillé pour le festival Memory !, cofondé par les Français Séverine Wemaere et Gilles Duval. Dédié au cinéma d’héritage, cet événement a mis en avant la résistance et la liberté. De nombreux films ont été projetés dans les vieux cinémas délabrés et dans les parcs publics de la ville de Rangoun (Birmanie). Grâce à ces deux expériences, je me suis rendu compte que faire du cinéma relève d’un geste vital. Accompagner tous ces jeunes talents m’a poussée à vouloir les produire.

Nous restons fidèles à ce qui constitue le cœur de notre démarche : accompagner des auteurs émergents, explorer de nouvelles formes de récits et faire du cinéma un espace de circulation et de résonance.

Quelle est la ligne directrice de votre société de production, Panorama Films ?

J’ai cofondé Panorama en 2021 et je me suis intéressée à la coproduction internationale. Nous sommes trois associés : un réalisateur de documentaire, Léopold Belanger, une vidéaste de films de danse, Doria Belanger, et moi-même. C’est autour de nos sensibilités très différentes que s’est construite la société. Nous avons commencé à produire des courts métrages de réalisateurs d’Asie du Sud-Est, notamment de Birmanie. Les Fleurs du manguier est notre premier long métrage. À la lisière entre fiction et réel, tous nos films explorent de manière récurrente les notions de déplacement, d’appartenance et d’identité. Ils s’intéressent à des trajectoires individuelles au sein de contextes sociopolitiques plus larges. Nous sommes attentifs aux récits issus de territoires peu représentés. Aujourd’hui, Panorama poursuit cette dynamique et développe plusieurs projets de longs métrages. Nous restons fidèles à ce qui constitue le cœur de notre démarche : accompagner des auteurs émergents, explorer de nouvelles formes de récits et faire du cinéma un espace de circulation et de résonance.

Comment avez-vous connu le travail d’Akio Fujimoto ?

C’est justement la Birmanie qui nous a réunis. J’ai commencé à produire des réalisateurs birmans, lui, Akio Fujimoto, travaillait depuis très longtemps sur des sujets en lien avec le pays. Sa femme est birmane et son premier long métrage, Passage of Life (2017), racontait l’histoire d’une famille birmane exilée au Japon. Nous nous sommes rencontrés au Festival international des cinémas d’Asie de Vesoul en 2022, où il a présenté son deuxième long métrage, Along the Sea. De mon côté, je suis venue avec mon premier film en tant que productrice, le court métrage 1er février coréalisé par une cinéaste birmane. Pour ce film, nous avons gagné le prix du jury, qui avait pour président le producteur d’Akio Fujimoto. Nous avons été amenés à parler de la Birmanie et ils m’ont envoyé le scénario des Fleurs du manguier un an plus tard.

Qu’est-ce qui vous a attirée dans ce scénario ?

Je vivais en Birmanie au moment de la grande crise des Rohingyas en 2017. À l’époque, j’ai voulu accompagner un projet qui raconte cette crise migratoire, mais j’ai eu du mal à trouver des réalisateurs qui acceptent d’en parler. C’est un sujet extrêmement tabou au sein de la société birmane et aucun film de fiction ne l’a traité, seulement quelques documentaires. Quand j’ai reçu le scénario des Fleurs du manguier, ça a été comme une évidence. J’étais très heureuse qu’un réalisateur s’y intéresse enfin. Akio Fujimoto a passé des mois à recueillir des témoignages dans des camps de réfugiés en Malaisie. Au fil des rencontres, il s’est rendu compte que beaucoup de Rohingyas devenus parents ne savaient pas comment raconter cette histoire à leurs enfants. Il a donc décidé de faire de son film un objet de transmission. Je trouve essentiel que le premier film de fiction consacré aux Rohingyas les humanise.

De quelle manière Akio Fujimoto a-t-il dirigé les acteurs rohingyas non-professionnels ?

Concernant Shomira et Shofik, les deux jeunes enfants, il a tourné les scènes dans l’ordre chronologique afin de leur faire comprendre l’histoire. Il a aussi fallu qu’ils se familiarisent avec l’équipe. Le chef opérateur a joué à cache-cache avec eux sur le tournage, et petit à petit, ils ont oublié la caméra. Akio Fujimoto a gardé certains regards caméra uniquement pour que les spectateurs aient aussi l’impression d’interagir avec la fratrie.
Il a également travaillé avec 200 Rohingyas, tous apatrides. Pour la majorité d’entre eux, ce film signe leur première expérience sur un tournage. Afin de les mettre à l’aise, le tournage s’est déroulé en équipe réduite. Aussi, puisque le rohingya est une langue exclusivement orale, Akio Fujimoto n’a pas pu leur distribuer de scénario. Il a passé plusieurs heures par jour à leur expliquer ce qu’il allait tourner dans la journée. Mais il n’a rien imposé et les dialogues se sont très largement improvisés. C’est sa manière à lui de laisser les Rohingyas s’accaparer le film et incarner leur propre histoire.

Comment votre travail de coproductrice a-t-il débuté ?

Mon accompagnement a démarré au stade du développement. Lorsque je suis arrivée sur le projet, le scénario était déjà en phase d’écriture depuis plusieurs mois. Akio Fujimoto et son producteur Kazutaka Watanabe ont même fait plusieurs allers-retours en Malaisie et au Bangladesh. J’ai été la première coproductrice européenne impliquée sur le projet, donc j’ai apporté un regard nouveau. Ils ont été très intéressés par mes retours sur le scénario pour préparer le dépôt de dossier à l’Aide aux cinémas du monde du CNC. Akio Fujimoto a la particularité d’improviser donc le scénario était très court. Il comportait très peu de dialogues, seulement des intentions et des attentes. Or, pour solliciter l’Aide aux cinémas du monde, il nous fallait fournir un scénario qui puisse justifier d’un long métrage. Long de cinquante pages à peine, celui d’Akio n’était pas recevable en l’état. Ensemble, nous avons retranscrit une écriture qui puisse convaincre la Commission. Nous avons énormément compté sur l’attribution de cette aide pour finir le film.

Akio Fujimoto n’a rien imposé et les dialogues se sont très largement improvisés. C’est sa manière à lui de laisser les Rohingyas s’accaparer le film et incarner leur propre histoire.

Pourquoi ?

Akio Fujimoto a souhaité collaborer avec une équipe française pour la postproduction de son film. Avec son ingénieur du son, Yûki Yaei, ils pensent la France plus apte à travailler sur une histoire en lien avec des réfugiés car les traversées maritimes font écho à des sujets d’actualité en Europe. Au Japon, le sujet y est très rarement traité, donc davantage complexe à approcher d’un point de vue sonore. Ainsi, tous les enregistrements et les trucages ont été faits en France. J’ai préparé l’arrivée de l’équipe japonaise à Paris. Yûki Yaei avait déjà travaillé avec le mixeur français Xavier Thieulin sur un précédent film et, par chance, ce dernier faisait partie du réseau du studio Poly Son avec qui nous souhaitions collaborer à la postproduction. Il a été très facile de rentrer en contact avec lui.

À l’étalonnage, on retrouve un autre Français, Yov Moor. Avez-vous suggéré son nom au réalisateur ?

Oui, je savais qu’il serait la personne idéale pour sublimer le travail du chef opérateur Yoshio Kitagawa. Il maîtrise très bien cet « effet pellicule » recherché par Akio Fujimoto. Puisque la crise des Rohingyas existe en continu depuis les années 1980, il n’a pas voulu qu’une période puisse être identifiée mais a souhaité donner la sensation d’un souvenir.

Qu’en est-il des effets spéciaux ?

Ils ont été effectués par le studio français Mcmurphy VFX. Il y en a peu, mais ils sont tous nécessaires. Par exemple, il y a cette scène où les enfants courent au milieu des tentes dans un camp de réfugiés. Nous n’avons pas réellement tourné au Bangladesh avec eux car Shomira et Shofik n’ont pas eu le droit de voyager. Idem pour la scène de la tempête sur le bateau : il était impossible de tourner en pleine mer dans des conditions dangereuses, donc tout a été recréé.

 

Quel a été le principal défi sur la production de ce film ?

La barrière de la langue. Akio Fujimoto a tourné et monté un film dans une langue qu’il ne comprend pas ! Sur place, nous avons travaillé avec des traducteurs et un coproducteur rohingya, Sujauddin Karimuddin. Celui-ci a été notre boussole lorsqu’ila fallu prendre des décisions en lien avec les coutumes, les traditions ou les prières. En ce qui concerne ma propre collaboration avec Akio Fujimoto, nous avons passé des heures sur Zoom à traduire des conversations sur des décisions artistiques et techniques. Lui ne parle pas anglais, et moi je ne parle pas japonais.

Le film a-t-il beaucoup évolué au montage ?

Oui, il a même failli être en noir et blanc ! Akio appréhendait de ne pas être fidèle à la réalité ou qu’il y ait des erreurs qui puissent être identifiables. Il s’est dit que le noir et blanc pourrait camoufler certaines choses. Face à ces doutes, mon travail a été de le rassurer et de l’accompagner dans ses expérimentations.

Akio Fujimoto est vraiment heureux car il sait à quel point la France chérit le cinéma indépendant.

Comment Arizona Distribution, le distributeur français du film, est-il arrivé sur le projet ?

L’équipe est venue nous chercher. Quelques mois avant le début du tournage, nous avons participé au marché du film Focus Asia à Udine, en Italie. Nous y avons présenté le film dans l’idée de trouver les derniers partenaires et financements potentiels. Arizona Distribution était présent. Au bout de six mois de postproduction, j’ai reçu un message de Bénédicte Thomas, gérante d’Arizona, alors que je n’avais pas encore engagé de discussion avec les distributeurs. À ce moment-là, j’ai pu leur envoyer une première version du montage. Elle a tout de suite été partante pour distribuer le film, bien qu’Akio Fujimoto n’ait jamais été distribué en France et que ce soit ma première expérience à la production d’un premier long métrage. Nous avons eu beaucoup de chance, car Les Fleurs du manguier n’aurait pas été le film le plus facile à vendre ! Finalement, il sort en France et au Japon à deux jours d’intervalle. Akio Fujimoto est vraiment heureux car il sait à quel point la France chérit le cinéma indépendant.
 

LES FLEURS DU MANGUIER

Affiche de « LES FLEURS DU MANGUIER »
Les Fleurs du manguier Arizona Distribution

Réalisation et scénario : Akio Fujimoto
Production : E.x.N K.K.
Production exécutive : Dongyu, KinemaTowards 
Coproduction : Panorama Films, Elom Initiatives, Cinemata, Scarlet Visions 
Distribution : Arizona Distribution
Ventes internationales : Rediance Films
Sortie le 22 avril 2026

Soutien sélectif du CNC : Aide aux cinémas du monde après réalisation