Comment débute l’aventure Yellow Letters pour Haut et Court ?
Eliott Khayat : Elle commence au festival de Berlin en 2023, où Ilker Çatak présente le film La Salle des profs en section Panorama. Avec Carole Scotta et Caroline Benjo, nous avons un énorme coup de cœur pour ce film social avec une dramaturgie exceptionnelle : un huis clos dans lequel l’école devient un microcosme qui permet de représenter la société tout entière. Nous avons donc tout de suite pris contact avec Ilker et son producteur allemand Ingo Fliess qui avaient déjà le projet de Yellow Letters à nous présenter. Lors de ce premier rendez-vous, nous avons été très impressionnés par Ilker lui-même : son intelligence, la finesse de son écoute. Avec Ingo, ils travaillent de manière très collective et généreuse. Nous nous sommes sentis immédiatement à l’aise dans le processus de coproduction qui allait s’enclencher.
Qu’est-ce qui vous frappe à la première lecture de Yellow Letters ?
On y retrouvait tout ce qui faisait la force de La Salle des profs : ces personnages ambigus dans lesquels on peut malgré tout se reconnaître et se projeter. J’adorais être, selon les scènes, du côté du mari puis de la femme, alors que leur couple est directement impacté par leur refus de ne pas céder aux injonctions du régime d’Erdogan. Le film pose la question de comment rester fidèle à ses idéaux quand la réalité économique vous étrangle. Tout tourne autour de la frontière étroite qui sépare le compromis de la compromission. Une interrogation à laquelle nous pouvons tous nous retrouver confrontés dans nos vies privées comme professionnelles. Ce qui m’a beaucoup plu aussi, c’est le jeu autour du décor : le récit se déroule en Turquie mais le film a été tourné en Allemagne et Berlin et Hambourg « jouent » les rôles respectifs d’Istanbul et d’Ankara comme l’indique un carton dans le générique. Ça nous met tout de suite face au caractère universel du sujet. Mais de manière très maligne et très ludique. Nous avons vraiment eu un énorme coup de cœur pour ce scénario qui nous a tout de suite fait penser au Dernier Métro, notamment dans le rapport au théâtre, au jeu, à l’artifice et à l’oppression. Nous avons reçu le projet le vendredi, et dès le lundi, nous étions partants.
Quelle place prenez-vous dans ce système de coproduction ?
Ça se joue sur deux volets. Le premier est évidemment financier. Très vite, avec Ingo, nous savons que le budget sera un peu plus élevé que celui de La Salle des profs. Nous avons décidé de mettre en place dans un premier temps une coproduction bipartite France-Allemagne, en allant chercher des financements européens et binationaux, en plus des financements français. Dès l’annonce du projet, porté évidemment par le succès international de La Salle des profs et sa nomination aux Oscars, nous avons rapidement obtenu le « Mini-traité » franco-allemand. Et même si l’Aide aux cinémas du monde nous a échappé, tout ce que nous avons réussi à collecter nous a permis de donner vie au film, pour lequel nous avons été rejoints par des coproducteurs turcs. En sachant que de notre côté, nous allions aussi nous occuper de la distribution et que Be For Films, déjà présent sur La Salle des profs, allait gérer les ventes internationales. Mais cette coproduction a aussi eu un volet artistique important. De l’écriture au montage, Ilker et Ingo nous ont laissé la place et l’espace pour nous impliquer. Yellow Letters a vraiment été le fruit d’un travail collectif.
Quels étaient les principaux sujets de discussion au moment de l’écriture ?
Le rapport entre l’Allemagne et la Turquie dans ce que nous allions montrer à l’écran. Il était évident dès le départ que le film ambitionnait d’avoir une portée universelle mais il fallait veiller à ce que cela ne nuise jamais à sa crédibilité. Toute la question était de savoir jusqu’où nous pouvions aller dans l’universel sans perdre la spécificité du récit, sans faire un film un peu « fourre-tout » qui ne voudrait plus rien dire. Yellow Letters est sorti en salle la semaine dernière en Turquie, mais n’en a obtenu l’autorisation que trois jours avant ! Son distributeur sur place avécu quelque chose de très kafkaïen. Car il avait évidemment déjà engagé tous les frais de marketing… sans savoir si le film allait être censuré ou non.
Vous disiez que la collaboration artistique s’est poursuivie jusqu’au montage. Qu’est-ce qui a le plus évolué à cette étape ?
Dès la première version, la structure était vraiment solide, à commencer par la relation à l’intérieur de ce couple qui constitue la colonne vertébrale du film. Les principales évolutions ont eu lieu une fois encore dans la question du rapport entre l’Allemagne et la Turquie. Il fallait trouver le bon dosage. Au départ, le fait que l’action se déroule en Allemagne était beaucoup plus visible, ce qui pouvait parfois nous sortir du film. Il a fallu faire un choix entre rendre cela plus discret ou l’assumer pleinement. Nous avons finalement décidé de couper les scènes où l’on pouvait voir des euros échangés à l’écran, par exemple. Il y avait aussi toute la dimension méta du film, liée au tournage d’un making-of. Ça a nourri une longue réflexion, surtout sur le début et la fin du récit : est-ce que cette strate supplémentaire était nécessaire ? Ne risquait-elle pas, là encore, de sortir le spectateur de l’histoire ? Si la structure globale n’a pas changé, ces ajustements ont été essentiels.
On imagine que le succès international de La Salle des profs avait permis de pré-vendre Yellow Letters dans de nombreux pays avant même sa présentation à Berlin…
Oui, le film était déjà pré-vendu sur plusieurs territoires, principalement en Europe. Mais la sélection à Berlin et surtout l’accueil reçu ont suscité des discussions sur les territoires qui n’étaient pas encore vendus, tout particulièrement du côté des États-Unis. La présentation durant la Berlinale restera pour moi un moment inoubliable. À la fin de la projection, la directrice du festival [Tricia Tuttle, ndlr] a appelé Ingo et Ilker sur scène. Et ils ont fait monter toute l’équipe du film, notamment la majeure partie de l’équipe turque qui avait fait le déplacement. Nous nous sommes retrouvé une quarantaine sur scène. C’était très beau, très émouvant, et aussi très fort politiquement de nous voir tous réunis là. Un moment symbolique très puissant.
YELLOW LETTERS
Réalisation : Ilker Çatak
Scénario : Ilker Çatak, Ayda Çatak, Enis Köstepen
Production française : Haut et Court
Distribution : Haut et Court
Ventes internationales : Be For Films
Sortie le 1er avril 2026
Le film a bénéficié de l'aide au développement et à la coproduction de projets cinématographiques franco-allemands.