Tournages : la Dame de fer sous le feu des projecteurs

Tournages : la Dame de fer sous le feu des projecteurs

02 juillet 2026
Cinéma
Tour Eiffel visuel 1
Cascade lors du tournage de Murder Mystery 2 Scott Yamano/Netflix 2023

Érigée en 1889, la tour Eiffel est devenue un symbole. De sa première apparition dans le film Fantômas contre Fantômas de Louis Feuillade en 1914 à la série Lupin de George Kay et François Uzan en 2021, le monument s’est imposé dans l’imaginaire des cinéastes. Comment fonctionnent les tournages dans ce lieu mythique ? Reportage aux côtés du pôle chargé d’accompagner les prises de vue des productions cinématographiques et audiovisuelles.


Entre deux éclaircies, la Dame de fer se tient fièrement, avec à ses pieds le flot incessant des visiteurs qui déambulent. C’est ici que Virginie Polanski et Btissame Ouahbi, en charge de l'accompagnement des tournages et des prises de vues de la tour Eiffel, nous donnent rendez-vous. En poste respectivement depuis quatre et huit ans, elles suivent les projets accueillis sur le site, depuis les premiers échanges avec les productions jusqu’à leur mise en œuvre sur le terrain.

Né en 2005, intégré à la Société d’Exploitation de la tour Eiffel (SETE) dont la mission est de gérer et exploiter le monument pour le compte de la Ville de Paris, le pôle tournage accompagne les réalisations de films de cinéma, de clips musicaux, de documentaires, d’émissions de télévision, de contenus digitaux ou encore de films institutionnels. « Les tournages créent de l’attraction. Par exemple, il y a un effet Emily in Paris depuis 2020. Des guides organisent des visites thématiques devant les grands lieux de la série dont la tour Eiffel », constate Btissame Ouahbi.

La visite commence par une des vues les plus emblématiques du site : le deuxième étage, à 115 mètres du sol, construit sur deux niveaux. « Beaucoup d’équipes demandent à y tourner. Grâce à sa structure et à ses ascenseurs en mouvement permanent, c’est un peu l’âme de la Tour. Gérer la captation du site, c’est aussi chercher à maintenir son image de jour comme de nuit. Les demandes sont donc traitées au cas par cas, notamment en fonction de leur compatibilité avec l’image, la neutralité et les valeurs attachées au monument », précise-t-elle.

Ce qui plaît le plus aux productions, c’est d’avoir la tour pour elles, de la découvrir de nuit (…) c’est magique.
Btissame Ouahbi
Fonction

Tandis qu’elles se faufilent entre les touristes - de 20 000 à 30 000 par jour selon les saisons - Virginie Polanski et Btissame Ouahbi décrivent l’organisation des tournages sur cette tour de 330 mètres de haut, point le plus haut de Paris. Les conditions d’accès pour y tourner sont particulières. « Il faut d’abord récupérer auprès des productions toutes les informations nécessaires : le synopsis, les scènes qui vont se dérouler à la Tour, les zones de prises de vues, la taille de l’équipe », énumère Virginie Polanski. « Selon la faisabilité du projet, nous étudions chaque cas et nous vérifions que les amplitudes horaires coïncident ».

La tour Eiffel est ouverte au public tous les jours de l’année jusqu’à minuit voire 1 heure du matin en été. Les tournages se déroulent principalement en dehors des heures d’ouverture, la nuit ou au petit matin, mais peuvent exceptionnellement se prolonger en début de journée dans des zones moins fréquentées. Ils sont plus contraignants au deuxième étage, moins spacieux et plus fréquenté par les visiteurs. Il est également possible de faire appel à des figurants. « Nous avons dû en accueillir 100 à 150 au maximum sur un tournage, principalement au premier étage ou sur le parvis », explique Virginie Polanski. Btissame Ouahbi complète : « Ce qui plaît le plus aux productions, c’est d’avoir la Tour pour elles et de la découvrir de nuit. Les équipes profitent ainsi des dernières heures avant l’ouverture du site et assistent à des levers de soleil magnifiques. C’est magique ».

Emily in Paris saison 3 Netflix

Le pôle reçoit de nombreuses demandes par an, majoritairement de tournages publicitaires et de fiction. Les tournages internes sont eux réalisés par les équipes de communication de la SETE. « En moyenne, nous accueillons un grand projet par an. Cat’s Eye (depuis 2024) et Lupin (depuis 2021) font partie des dernières grosses productions françaises accueillies, ainsi que bon nombre de tournages de plus courte durée », souligne Virginie Polanski. Le service observe aussi une explosion des demandes de contenus réseaux sociaux. « Nous nous adaptons au genre et à la taille des projets. Notre grille tarifaire répond à tous types de projets, qu’il s’agisse de longs métrages, séries, téléfilms ou même des courts métrages », précise-t-elle. Un tournage mobilise plusieurs semaines les équipes du site entre le dépôt de la demande de tournage et la fin de celui-ci : trois à quatre mois a minima pour les productions d’envergure - surtout en cas d’installations et de cascades particulières -, un à deux mois pour les autres et quelques semaines pour les captations publicitaires.

Nous avons travaillé avec des cascadeurs accrochés à des poutres pendant des heures sous une pluie battante.
Virginie Polanski

Cap désormais sur le troisième étage, cette fois à 276 mètres de haut. Cette zone intéresse les productions pour y filmer des cascades, notamment sur l’ascenseur. « Les dernières grosses productions que nous avons accueillies ont tourné des scènes d’acrobaties impressionnantes. Pour Cat’s Eye, nous avons travaillé avec des cascadeurs accrochés à des poutres pendant des heures sous une pluie battante », se souvient Virginie Polanski. Des scènes qui nécessitent la collaboration de différents services, comme l’explique Btissame Ouahbi : « Ce qui fait la beauté de notre métier, c’est que nous sommes au croisement de différents pôles : la sécurité, la communication, le juridique, la technique et l’exploitation. Nous travaillons tous ensemble ».

Le pôle tournage est accompagné sur le terrain par une personne dédiée à la sécurité et à la sûreté, notamment dans le cas des cascades pour lesquelles une entreprise de cordistes est sollicitée. À chaque fois, un premier repérage est effectué avec l’équipe de tournage, suivi de la signature d’un plan de prévention des risques par les deux parties, puis une « visite de sécurité » est organisée. Celle-ci s’effectue avec tous les corps de métiers concernés, comme les techniciens ou les électriciens. « Parfois nous avons des demandes spécifiques. Des productions veulent prolonger les éclairages ou mettre en place les leurs par exemple », explique Virginie Polanski. Ces visites permettent aussi de confronter le story-board des projets à la réalité du site. Comme ce jour où « des cascadeurs de la série Lupin devaient grimper du Parvis au 1er étage. Ils ont réalisé que la structure penchée ne permettait pas une montée optimale et ont dû modifier leurs plans », révèle Btissame Ouahbi.

Ce qui fait la beauté de notre métier, c’est que nous sommes au croisement de beaucoup de pôles différents : la sécurité, la communication, le juridique, la technique et l’exploitation, nous travaillons tous ensemble.
Btissame Ouahbi

Direction ensuite l’espace le plus secret de la tour : le cinquième étage. Pour y accéder, il faut prendre un escalier caché et interdit au public. Le point culminant de la tour Eiffel se dévoile, sans grilles de protection, juste en-dessous du paratonnerre. « Si le deuxième étage a une vue emblématique, le cinquième attire énormément les productions, car il s’agit d’une zone encore plus haute que le sommet accessible au public, et qui est très restreinte. Très peu de personnes y ont accès. Tout doit être attaché, les objets comme les téléphones, par mesure de sécurité », explique Virginie Polanski. Btissame Ouahbi désigne le grillage de sécurité qui surplombe le quatrième étage : « C’est ici qu’a été tourné le clip du groupe de rap PNL, Au DD. Des cordistes été réquisitionnés pour vérifier les installations et les cordages. Ce clip a été une bonne occasion de filmer le sommet, mais il restera sans doute une exception. ». Virginie Polanski complète : « Il y a aussi ce running gag de la série Lupin : la production nous demandait tous les jours du tournage si Omar Sy pourrait monter devant le faisceau du phare, dans l’esprit de Batman L’image serait sûrement très belle, mais vraiment difficile à réaliser. »

Le cinquième étage attire énormément les productions, car c’est une zone encore plus haute que le sommet public. Très peu de personnes y ont accès (…)
Virginie Polanski
Lupin saison 4 Netflix

Sous le troisième étage se trouvent d’autres escaliers, non accessibles au public et sans grillage. Virginie Polanski y raconte par-dessus les bourrasques le tournage de Dangereusement vôtre, James Bond de 1985 avec Roger Moore dans le rôle-clé. « Certaines scènes se sont déroulées sur ces mêmes marches ». Elle pointe du doigt les structures d’échafaudage situées à plus de 300 mètres du sol : « Des courses-poursuites ont été tournées ici, avec des cascades entre les poutres. »

[La pluie] n’empêche pas de tourner (…) Parfois même cela ajoute du drame, du mystère.
Btissame Ouahbi

Les conditions météorologiques jouent un rôle décisif sur les tournages. « Les visites au sommet de la Tour ne sont pas autorisées au-delà de 80km/heure. Les cascades ne peuvent pas être réalisées au-delà de 90km/heure, souligne Btissame Ouahbi. Cela a été le cas pour le tournage de certaines scènes de Murder Mystery 2. Il pleuvait, ce qui n’empêche pas de tourner car le matériel peut être protégé. Parfois même cela ajoute du drame, du mystère. ». « Les productions connaissent les contraintes dès la première visite de cadrage. Elles s’adaptent, car elles veulent tourner chez nous », ajoute Virginie Polanski.

Vue du 1er étage CNC

Retour au premier étage, près du restaurant Madame Brasserie. « Les tournages sont accueillis ici par notre sous-concessionnaire, en lien avec notre équipe bien entendu », explique Virginie Polanski. La salle Gustave Eiffel, dédiée aux professionnels et aux conférences, se trouve à quelques mètres. Elle a servi pour des avant-premières comme celle de Murder Mystery 2, et peut être louée pour des prises de vue. « Parfois elle sert aussi de salle de stockage, car nous ne pouvons pas garder le matériel, et tout doit être installé et remballé la nuit ». Au-dessus, la plateforme sur laquelle Céline Dion a chanté L’Hymne à l’amour pendant l’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024. L’équipe du pôle tournage a encadré les répétitions de nuit et le concert. « Nous sommes présentes dès lors qu’une captation existe, qu’il s’agisse de films, de créations digitales ou de défilés de mode », rappelle Btissame Ouahbi. Au-dessus d’elle, des zones en passe d’être repeintes. « Il y a toujours des travaux quelque part, c’est une autre contrainte. Parfois les ouvriers travaillent toute la nuit, sur notre plage horaire. C’est alors notre rôle de trouver des solutions. La condition est que tous les pôles se coordonnent afin que chacun puisse effectuer son travail. Les équipes du site savent que ces productions assurent l’attractivité du site. »

Les productions sont aussi en recherche de l’aspect coulisses.
Virginie Polanski

Dernière étape : la salle des machineries, sous le pilier ouest. Ici les machines fonctionnent encore à l’hydraulique, à la différence de celles des piliers nord et sud où elles sont automatisées. « Il est possible pour les productions en recherche de l’aspect coulisses d’y tourner le jour, explique Virginie Polanski. J’aimerais bien qu’un slasher soit tourné à la tour Eiffel, continue-t-elle amusée. Il n’y a jamais eu de tournages de films d’horreur. Pourtant le lieu regorge de zones cachées comme ces machineries ou les sous-sols qui donnent de vrais décors de cinéma. »

Sur le parvis, les nuits de tournage, des camions peuvent occasionnellement stationner après déchargement pour stocker le matériel au plus près de la Tour. Cet espace fait aussi partie des zones de tournage possibles, avec les jardins accolés dans l’enceinte des palissades de verre. Ces murs eux-mêmes peuvent être utilisés : « Une cascadeuse a escaladé la paroi de verre dans Cat’s Eyes », raconte Virginie Polanski. « Une scène de My Oxford year a également été tournée ici », ajoute Btissame Ouahbi qui confie également : « Mais pour moi, la réalisation la plus impressionnante a été celle de l’épisode final de la série Sense 8. Il y a eu des feux d’artifices sur le Champ de Mars. C’était incroyable. Cela a fait les gros titres des journaux le lendemain. »

Un travail au long cours

Le travail du pôle ne s’arrête pas au tournage. Il faut également s’assurer du respect des droits d’auteur en post-production. Par exemple, les éclairages de la tour Eiffel conçus par l’éclairagiste Pierre Bideau (1941-2021), sont protégés par des droits d’auteur.

La tour Eiffel se prépare à accueillir de nouveaux tournages. Tous sont régis par des accords de confidentialité. Il va falloir attendre quelques années pour voir le travail de l’ombre de Virgine Polanski et Btissame Ouahbi dévoilé sur le petit ou le grand écran…