Valeria Bruni Tedeschi : « Pour moi, Les Estivants est une autobiographie imaginaire »

Valeria Bruni Tedeschi : « Pour moi, Les Estivants est une autobiographie imaginaire »

30 janvier 2019
Cinéma
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Les Estivants
Les Estivants Ad Vitam Production - Ex Nihilo

Dans son quatrième long métrage, Valeria Bruni Tedeschi adapte Estivants, de Gorki. Elle nous détaille comment elle a réalisé ce film dans lequel elle fait jouer sa mère et sa tante.


Les Estivants marque votre retour à la réalisation sur grand écran, cinq ans après Un château en Italie. Quelle en est la première source d’inspiration ?

En 2015, j’ai tourné pour la télévision une adaptation des Trois sœurs avec les comédiens de la Comédie Française. Et cette expérience m’a donné envie d’écrire et réaliser un film réunissant énormément de personnages… et par ricochet moins autocentré que ce que j’avais pu faire jusqu’ici. La lecture des Estivants, la pièce de Gorki, n’a fait que renforcer cette envie. Il y est question d’une quinzaine d’amis oisifs qui se retrouvent en vacances d’été dans une maison en bord de mer. Et dès la scène d’ouverture où les employés de cette demeure parlent de leurs patrons qui vont arriver, Gorki pose un regard passionnant sur les rapports de classe et de pouvoir au cœur d’un huis clos situé dans un lieu évidemment faussement protégé du monde et encore moins du temps qui passe. C’est exactement ce que j’ai voulu raconter avec « mes » Estivants. Explorer les différences de classe mais aussi montrer le fait qu’il existe au fond une même condition humaine, une même solitude, une même peur d’être abandonné, une même angoisse de la mort chez tous ces personnages, en haut comme en bas de l’échelle.

Multiplier ainsi le nombre de personnages modifie en profondeur le temps passé à écrire le scénario ?

De manière générale, Noémie Lvovsky, Agnès de Sacy et moi écrivons très lentement. Car, en parallèle, Noémie fait aussi ses propres films et moi l’actrice chez d’autres… Pour Les Estivants, cela a duré deux ans. Soit… finalement un peu moins que d’habitude ! Car pour ce film, c’est le montage qui a pris beaucoup plus de temps. On avait une matière énorme : 170 heures de rushes. Et avec ma monteuse Anne Weil, on s’est tout de suite rendu compte qu’on allait devoir le réécrire pour s’éloigner de la simple chronique. Car je voulais un film porté par une tension souterraine au lieu de me balader tranquillement d’un personnage à l’autre. Et cette tension souterraine est amenée par l’histoire de mon personnage qui, par son chagrin d’amour, contamine inconsciemment toutes les autres. On a donc réordonné le film par rapport à cette colonne vertébrale-là.

Ce personnage est une femme qui, après une rupture douloureuse, part retrouver les siens dans cette riche maison de famille en bord de mer et pour y poursuivre l’écriture de son prochain film. On retrouve encore une fois des liens avec certains éléments de votre vie. Cet équilibre entre autofiction apparente et fiction pure est difficile à trouver ?

Pour moi, Les Estivants est une autobiographie imaginaire. Où l’imaginaire prend le pas sur l’autobiographie. Voilà pourquoi, à l’écriture, on ne cherche pas un équilibre. Nos trois imaginaires de scénaristes décident de s’éloigner de la réalité quand bon leur semble, de jouer avec elle pour donner naissance à un nouvel ordre des choses, forcément éloigné donc de cette réalité. En fait, quand on écrit, on cherche… un déséquilibre permanent.

Le fait que vous jouiez dans chacun de vos films participe à ce jeu entre réalité et fiction. C’est une évidence à chaque fois pour vous ?

Ce serait vraiment du pur masochisme et d’une grande stupidité de ma part de m’empêcher de jouer un rôle qui a le même âge que moi, qui parle les deux mêmes langues que moi et qui vit des choses que je peux comprendre. Et ce même si j’éprouve plus de plaisir à jouer dans les films des autres que dans les miens. J’ai cependant eu de la chance sur Les Estivants : ma scripte Caroline Deruas (L’indomptée) est aussi réalisatrice et a donc pu me diriger et me pousser à aller pour certaines scènes dans des endroits où je ne serais pas allée spontanément. Mais, si je dois être honnête, sur mon plateau, je n’ai qu’une envie : regarder les autres et je dois presque me forcer à jouer. Car j’aime profondément les gens que j’ai réunis.

Parmi eux, on retrouve votre mère Marisa Borini – présente dans chacun de vos films -mais aussi – pour la première fois - votre tante et votre fille Oumy. Vous savez dès l’écriture qu’elles seraient présentes devant votre caméra ?

Oui, dès l’écriture des Estivants, je savais que ma mère jouerait la mère de mon personnage et ma fille, sa fille. J’aurais d’ailleurs été vraiment très embêtée si cette dernière m’avait dit non. Je ne sais pas si j’aurais pu faire le film sans elle. Quant à ma tante, je lui avais déjà proposé de jouer et elle avait refusé. Je pensais que son non était définitif avant de comprendre qu’elle avait envie… mais qu’elle voulait que j’insiste ! (rires) C’est donc ce que j’ai fait et là elle m’a dit oui !

C’est plus facile de diriger des gens qu’on connaît aussi bien ?

Je ne pense pas travailler mieux avec elles qu’avec les autres. De manière générale, je ne crois d’ailleurs pas qu’il faille connaître les comédiens pour bien travailler avec eux. Il faut juste avoir une sensation de connaissance humaine qui n’a absolument rien à voir avec le temps ensemble. Et surtout ne jamais oublier que chaque comédien est différent et que mon travail consiste donc à diriger chacun de manière différente. Le fait qu’ils soient expérimentés ou débutants, qu’ils fassent partie de ma famille ou que je ne les ai jamais croisés dans la « vraie » vie ne change absolument rien.

Les Estivants sort mercredi 30 janvier. Le film a reçu l’avance sur recettes avant réalisation, l’aide au développement, l’aide à la création de musique de film et l’aide sélective à l'édition vidéo (aide au programme) du CNC.