Vous commencez à travailler sur cette affaire en 2021, alors que celle-ci a déjà été médiatisée. Qu’est-ce qui vous pousse à enquêter à votre tour ?
Cyril Denvers : Au départ, je souhaitais avoir accès aux premières parties civiles de la famille et des nièces. Il fallait attendre que l’appel consécutif au jugement de 2020 soit réglé. J’ai ensuite pris contact avec leurs avocats, à partir de l’été 2021. Ma question de départ était : comment un homme qui avait été « repéré » aux deux tiers de sa carrière, notamment après sa condamnation [condamné en 2005 pour importation et détention d'images à caractère pédopornographique, il a continué d'exercer jusqu'en 2017, NDLR] , avait-il pu continuer à travailler dans le système de santé et à l’hôpital ? Je me suis assez vite dit qu’il y avait quelque chose à raconter autour des arcanes de l’omerta, des mécanismes de silence qui permettent l’impunité. Le titre, Les Cercles du silence, est d’ailleurs venu assez rapidement. Antonio Grigolini, qui dirige les documentaires à France Télévisions, a immédiatement compris le concept et a lancé le développement.
Comment reconstituer une histoire qui s’étend sur plus de trente ans, avec plusieurs établissements et plusieurs générations de victimes ?
Il fallait remonter très loin. Les victimes les plus âgées ont été agressées à Loches (Centre-Val de Loire) au début des années 1980 et ont aujourd’hui autour de 50 ans. Les plus jeunes ont été agressées autour de 2015, lorsqu’elles avaient une dizaine d’années, et ont aujourd’hui environ 25 ans. Nous avons beaucoup travaillé à partir des documents judiciaires et des témoignages. Il fallait reconstruire cette trajectoire sur plusieurs décennies, avec des lieux et des périodes différents, et confronter les éléments. Le travail d’écriture a aussi consisté à remonter dans le temps, vers les origines. Certains documents nous ont permis de comprendre des situations qui remontaient à plusieurs dizaines d’années.

Quelle a été la place des archives dans cette enquête ?
Elles ont été essentielles. Lorsque nous pouvions retrouver un procès-verbal d’audition ou un document écrit directement par une personne concernée, c’était une matière très importante. Par exemple, une scène familiale est directement inspirée d’un procès-verbal d’audition. Il s’agit de la sœur de Joël Le Scouarnec, dont la fille lui avait révélé les agressions : elle l’avait confronté dans une voiture alors qu’elle l’emmenait prendre un train pour Paris. Nous avons travaillé à partir de ce qui était décrit dans le procès-verbal, en restant au plus près des échanges qui y étaient rapportés. Il y a également une lettre de son ex-femme qui apparaît dans le film : elle demande notamment à des voisins et à des proches de ne pas parler à son plus jeune fils et écrit qu’elle aurait dû parler à l’époque. Elle avait refusé de nous accorder une interview. J’avais essayé de la contacter par courrier recommandé, puisque j’avais son adresse, mais je n’ai pas eu de réponse. Dans ce cas-là, le document parle pour elle.
Vous avez assisté au procès et pris environ 500 pages de notes. Comment ce travail a-t-il nourri votre enquête ?
J’ai assisté au procès de A à Z pendant trois mois. Je n’ai manqué qu’environ deux semaines. J’ai pris des notes manuellement et nous avons environ 500 pages de notes et de restitutions. Nous étions aussi confrontés au fait que certaines personnes que nous voulions interviewer ne souhaitaient pas nous donner d’interview. J’ai donc décidé de restituer certains témoignages du procès. Je ne voulais pas faire un film uniquement construit autour d’un commentaire. Je voulais faire éclater l’omerta à la barre. Nous avons travaillé à partir de plusieurs mois de notes d’audience et de documents. Certains témoignages sont donc restitués par des comédiens, à partir de ce matériau.
Comment avez-vous constitué votre panel d’intervenants et croisé les différents récits ?
Nous avions deux personnes qui constituaient vraiment des moteurs pour le récit : Margaux Stive, journaliste police-justice à France Info, et Hugo Lemonier, journaliste indépendant, anciennement à Mediapart, qui avait également écrit un ouvrage de référence sur l’affaire. Ils connaissaient extrêmement bien le dossier. Ensuite, nous avons travaillé avec les avocats que nous avons identifiés progressivement, ainsi qu’avec différents spécialistes et professionnels. Nous avons notamment rencontré Francesca Satta, Céline Astolfe, Frédéric Benoist, Jean-Christophe Boyer, Laure Boutron-Marmion ou Nathalie Bucquet. Il y avait aussi des experts et des professionnels de santé. Nous avons essayé de construire progressivement un ensemble qui permette de comprendre les différents aspects de l’affaire. Environ 95 % des personnes que nous avons interviewées sont finalement dans le film.

Comment avez-vous abordé la parole des victimes, alors que toutes n’ont pas la possibilité ou la volonté de témoigner ?
Les victimes sont extrêmement différentes les unes des autres. J’avais la confiance des victimes historiques de la famille, mais cela ne veut pas dire que toutes les victimes ont le même rapport à la parole. Certaines parlent publiquement, d’autres sont détruites et ne peuvent pas imaginer parler à un journaliste. Et le fait que certaines personnes témoignent peut aussi, malgré elles, créer une pression ou une culpabilité chez celles qui n’arrivent pas à le faire. Il faut donc accepter que tout le monde ne parle pas. Nous avons eu accès à une grande partie des victimes, mais pas à toutes. Deux victimes masculines de l’hôpital, qui témoignent notamment du mode opératoire, sont arrivées très tard, au mois de mai, à la fin du procès. Là encore, cela montre que la parole peut arriver très longtemps après les faits.
Quelle distance faut-il adopter avec les victimes lorsque l’on travaille pendant plusieurs années sur une matière aussi douloureuse ?
Il y a évidemment une relation de confiance à construire. Mais il faut aussi accepter que certaines personnes ne puissent pas aller au bout. Certaines victimes qui avaient accepté de témoigner nous ont appelés au dernier moment pour nous dire qu’elles ne pouvaient plus continuer et qu’elles avaient besoin d’être hospitalisées. Il y a aussi des victimes qui ne peuvent pas regarder le film. Il faut entendre cela. On ne peut pas demander à quelqu’un de se confronter à nouveau à ce qu’il a vécu simplement parce qu’un documentaire existe. Il fallait donc être très attentif à chaque personne et à sa capacité à parler. Nous ne pouvions pas avoir une seule manière de travailler avec toutes les victimes.

Et quelle distance avez-vous dû trouver vous-même en tant que documentariste face à cette affaire ?
Ce n’est pas simple. Cela fait presque deux ans et demi que je suis au contact de cette matière et c’est évidemment impossible d’en sortir complètement indemne. Même si, pendant cette période, j’ai aussi fait et produit d’autres films, j’étais très occupé par cette enquête. Ce sont des sujets qui prennent beaucoup de place. Ce qui m’a aussi marqué, c’est que j’ai découvert progressivement, à travers les témoignages, l’importance des mécanismes de silence. Ce n’était pas forcément quelque chose que j’avais formulé de cette manière au tout début de l’enquête.
Qu’est-ce que cette enquête vous a finalement appris sur le travail documentaire ?
J’ai découvert progressivement, à travers les témoignages, l’importance des mécanismes de silence, aussi bien dans les familles que dans les institutions. Ce n’était pas forcément quelque chose que j’avais formulé de cette manière au tout début. J’espère que le film pourra jouer un rôle dans la transmission d’informations essentielles sur ces mécanismes : comment ils se mettent en place, comment ils peuvent bloquer la parole et comment nous pouvons essayer de les faire tomber. Au départ, je partais d’une question sur le parcours de cet homme et sur la manière dont il avait pu continuer à exercer. Et puis, en travaillant, j’ai compris qu’il fallait aussi essayer de comprendre tout ce système de silences.
LES CERCLES DU SILENCE
Réalisation : Cyril Denvers et Christophe Offenstein
Scénario : Cyril Denvers
Production : LSD Films, Les Films du Huitième Jour
Diffusion : France Télévisions
Disponible depuis le 18 septembre 2026
Le documentaire a bénéficié du Fonds de soutien audiovisuel (compte automatique) du CNC.