Décryptage : Profession, lecteur de scénario

Décryptage : Profession, lecteur de scénario

27 mars 2019
Cinéma
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scenario
Support essentiel dans la fabrication d’un film, le scénario suit un parcours complexe depuis sa première version jusqu’à la réalisation du film. Synopsis, traitement, analyse, redécoupage… la vie du scénario est intense, et sa réécriture continue. Objet de dialogue, le scénario fait intervenir plusieurs interlocuteurs, de l’auteur au producteur en passant par le lecteur de scénario. Un métier peu connu et pourtant essentiel. Anna Marmiesse et Sophie Muller, co-présidentes de l’association Lecteurs Anonymes, nous dévoilent les coulisses du métier.

En quoi consiste le métier de lecteur de scénario ?

Anna Marmiesse : Il s’agit d’évaluer le potentiel artistique et économique d’un scénario selon un cahier des charges précis donné par nos employeurs. Nous sommes amenées à lire des scénarios plus ou moins avancés dans l’écriture. On donne notre avis, argumenté, sur la structure narrative, les ressorts dramatiques, la caractérisation des personnages, ou encore le potentiel du film auprès du public.

Sophie Muller : En tant que lectrices, nous pouvons intervenir à plusieurs moments de l’écriture du scénario. En amont, nous  aidons à déterminer, à la demande de la structure qui produit le film (ou la série), si le projet correspond à la ligne éditoriale de cette structure. Dans ce sens, notre fiche propose une analyse argumentée sur les raisons de retenir ce scénario ou pas.

Anna Marmiesse : Il y a des lecteurs à toutes les étapes de la vie d’un scénario : au moment où le producteur choisit les projets qu’il va produire, au moment où il développe le scénario et au moment où le scénario est envoyé dans différents guichets de financement (Commission d’avances sur recettes avant réalisation du CNC, aide à l’écriture et à la réécriture de scénario, chaînes de télévision, distributeurs, aides régionales…).

Quelle est la différence avec le métier de consultant ou de script doctor ?

Sophie Muller : Le consultant en scénario (ou « script doctor » qui est un anglicisme) remplit des fonctions plus poussées que le « simple » lecteur. En tant que consultante, j’interviens au moment du développement du scénario. Mon travail consiste non seulement à analyser de façon argumentée les pertinences et les faiblesses du scénario mais également à proposer plusieurs pistes de réécriture. Cela nécessite une certaine abnégation car ma mission première est de respecter l’idée originale de l’auteur, de le légitimer dans ses intentions. Je m’attache à cultiver autant que possible l’univers de l’auteur – que je ne connais alors qu’à travers son texte. Je tiens compte de ses références artistiques, littéraires, des indices semés dans son scénario afin de l’accompagner au mieux dans l’histoire qu’il veut raconter.

Anna Marmiesse : Des rencontres – que l’on appelle des « consultations » dans le jargon – sont organisées avec le ou les scénaristes de façon ponctuelle. Cet accompagnement – qui n’est en aucun cas de la co-écriture - peut se faire sur plusieurs semaines comme sur plus d’un an, selon le moment où l’on intervient dans le projet d’écriture et selon la nature du projet (court ou long métrage, cinéma, documentaire, fiction, série télévisée…). Ces consultations permettent également de confronter le scénario à un principe de réalité de marché, c’est-à-dire de définir ce qui est réalisable ou pas économiquement parlant, si un sujet est dans l’air du temps, ou s’il y a trop de projets similaires au même moment.

N’y a-t-il pas un risque de subjectivité de la part du lecteur de scénario ?

Sophie Muller : Ce risque est minime car le scénario contient suffisamment d’éléments qui permettent de rester objectif. La qualité d’écriture, la caractérisation des personnages, l’univers de l’auteur, le rythme, les respirations...  tous ces critères forment une sorte de grille de lecture sur laquelle le lecteur s’appuie.

Anna Marmiesse : Ce n’est pas si grave de plaquer sa propre sensibilité sur le scénario puisqu’au final, le public aura la même démarche quand il découvrira le film. En revanche, l’argumentation est impérative : on doit être capable d’expliquer ce qui ne va pas dans un projet afin d’aider les auteurs dans leur cheminement.

Comment on devient lecteur de scénario ?

Anna Marmiesse : La première fois que j’ai entendu parler de lecture de scénario, c’était en 2012, lors de mes études à la Fémis où je suivais le cursus distribution/exploitation. Nous avions un cours dédié à la lecture de scénario puisque travailler dans la distribution peut impliquer de choisir les projets que la société distribuera. Notre enseignant nous a demandé de rédiger une fiche de lecture sur un projet envisagé par une société de distribution, de la même façon que des « fiches-test » sont demandées aux lecteurs peu expérimentés. Cela permet aux employeurs (sociétés de production, chaînes de télévision…) de jauger des qualités du lecteur. A l’issue de mes études, je me suis finalement dirigée vers le scénario. J’ai travaillé pour Mars Distribution en tant que lectrice - je lisais des projets en français et en anglais - pendant trois ans et demi. Par la suite, j’ai travaillé pour d’autres structures telles que des sociétés de production, la région Aquitaine, le CNC, TF1, France 3, Arte…

Sophie Muller : Au départ, j’étais comédienne, mais j’ai toujours eu des envies d’écriture. Grâce à mon réseau, j’ai rencontré des réalisateurs et des scénaristes qui m’ont proposé de rejoindre leur collectif A Suivre. Certains étaient déjà lecteurs de scénario, comme Sofia Alaoui, qui a fondé l’association Lecteurs Anonymes. Par leur biais, j’ai commencé à lire pour des festivals comme Paris Court devant, puis comme Anna, grâce aux recommandations, pour plusieurs boîtes de production : Radar Films, Mille et Une Productions, Baxter Films…

Anna Marmiesse : Aujourd’hui, le métier tend à s’institutionnaliser. Il existe deux formations : une formation continue en expertise de scénario proposée depuis peu par la Fémis . L’autre, proposée par le Conservatoire européen d’écriture audiovisuelle (CEEA), forme à la lecture de scénario.

Sophie Muller : La lecture de scénario est un travail exigeant, qui requiert des compétences, une rigueur, et implique des responsabilités puisque notre travail peut influer sur des décisions prises en production, dans des commissions ou en distribution. Les lecteurs de scénario ont d’ailleurs d’autres casquettes telles qu’auteurs, consultants, réalisateurs, producteurs, chargés de développement - ce que les scénaristes qui sont confrontés à nos fiches ne savent pas forcément. Cela apporte une légitimité supplémentaire à notre travail, car nous sommes bien souvent nous aussi de l’autre côté de la barrière.

Anna Marmiesse : Il y a d’ailleurs certains auteurs connus qui sont également lecteurs et consultants : Pascale Ferran, Gaëlle Macé, Thomas Bidegain… sont régulièrement sollicités pour des consultations sur des scénarios en développement.
 

Quelles qualités recherchez-vous à la lecture d’un scénario ?

Sophie Muller : Je cherche une personnalité, un univers artistique marqué, bref, quelqu’un derrière la proposition.

Anna Marmiesse : Pour ma part, le personnage est la clef d’un film : il faut qu’il soit complexe, intéressant, profond. Je pardonnerai plus facilement à un scénario où la structure me semble fragile mais où les personnages sont incarnés.

Sophie Muller : A l’inverse, ce qui m’exaspère, ce sont les stéréotypes, la façon de brosser les personnages féminins, systématiquement représentés par des critères physiques. Il y a encore beaucoup d’élans misogynes dans l’écriture. La description physique doit raconter quelque chose du personnage, en rapport avec l’intrigue. Un exemple : pourquoi écrire invariablement « la jeune femme » pour qualifier une héroïne, même quand il s’agit d’une quadra ou d’une quinquagénaire ? Nous avons d’ailleurs publié une étude – édifiante ! - fin 2016 sur la représentation des personnages dans les scénarios sur le site des Lecteurs Anonymes.

Vous coprésidez l’Association Lecteurs Anonymes : quelles sont ses missions ?

Anna Marmiesse : Cette association, créée en 2015 à partir d'un collectif informel né en 2009, a pour vocation de réunir l’ensemble des professionnels qui travaillent comme lecteurs dans le cinéma, l’audiovisuel, l’édition, en France et dans les pays francophones. La particularité du métier de lecteur est qu’il s’agit d’un métier solitaire : on ne connaît pas forcément les autres lecteurs qui travaillent pour la même structure. Nous avons eu l’idée de créer un lieu où les lecteurs peuvent se rencontrer, échanger sur leurs expériences, leurs pratiques de travail… C’est aussi un moyen de réfléchir ensemble à la définition d’un véritable statut à notre profession encore précaire.

Sophie Muller : Nous organisons également tous les mois des rencontres avec des professionnels (scénaristes, producteurs, directeurs littéraires, chargés de développement, distributeurs...) qui viennent débattre de manière informelle. Ces rencontres permettent de se tenir informés des lignes éditoriales et des attentes de nos employeurs, et de mieux connaître l’industrie audiovisuelle. C’est également une façon de nous faire entendre à titre collectif et individuel.

Anna Marmiesse : Toujours dans cette volonté de faire connaître notre métier et le travail de scénariste, nous avons mis en ligne une Scénariothèque de longs métrages francophones sortis en salles, avec l’accord des auteurs et des producteurs. Les lecteurs peuvent ainsi consulter gratuitement par exemple Les Frères Sisters de Jacques Audiard et Thomas Bidegain, Mademoiselle de Jonquières d’Emmanuel Mouret, ou encore Jusqu’à la garde de Xavier Legrand, tous primés aux César 2019. Nous envisageons de proposer une scénariothèque pour les séries télévisées, où nous mettrions en ligne des pilotes ou des bibles de séries. 

Anna Marmiesse et Sophie Muller, co-présidentes de l’association Lecteurs Anonymes
Sophie Muller et Anna Marmiesse, co-présidentes de l’association Lecteurs AnonymesCNC

Anna Marmiesse en quelques lignes

Lectrice depuis 2013 (CNC, Arte, France 3, TF1 Studio, diverses sociétés de production et distribution...), Anna Marmiesse est également journaliste et critique de cinéma. Elle réalise son premier court métrage – dont elle signe également le scénario - Lorraine ne sait pas chanter en 2016, l’histoire d’une  jeune femme qui vit dans une comédie musicale sans savoir chanter. Depuis 2017, elle collabore au projet L’Ecran Pop (projections de films musicaux en cinéma-karaoké), tout en continuant à développer ses projets personnels. Elle anime également le podcast All that Jazz consacré aux comédies musicales.

Sophie Muller en quelques lignes

Lectrice et consultante pour des sociétés de production et des festivals (Paris Courts Devant, So Film, le Festival de Valence), Sophie Muller est également scénariste et réalisatrice. Son scénario de long métrage « La Porteuse de valises » obtient la Bourse Beaumarchais 2012 et le Prix Universciné – Claude Miller 2013. Elle collabore entre autres à plusieurs séries courtes et co-crée le projet « Swimming Poudre » produit par Kabo, lauréat du Fonds Websérie SACD 2017. En 2018, elle est sélectionnée à la Fabrique des Séries d’Emergence et travaille à son nouveau long métrage, Les Ondes lumineuses, au sein de la Scénaristerie.