C’est à 17 ans que Gessica Généus entame son parcours cinématographique, en décrochant un rôle important dans Barikad (2001), le premier film de Richard Sénécal qui relate l’histoire d’amour entre une jeune femme de ménage et le fils de ses employeurs. « Barikad, qui traite des rapports de classe sociale, a été un immense succès en Haïti, au point de devenir culte », explique la comédienne, réalisatrice et productrice. « Les Haïtiens se sont attachés à tout jamais aux personnages ».
Gessica Généus enchaîne les rôles d’envergure dans plusieurs productions, jusqu’à ce que le cinéma haïtien connaisse une grave crise, liée à l’explosion du piratage. « Les copies de films ont envahi le marché. Cela a fait beaucoup de mal aux salles de cinéma et ralenti la production, qui a fini par s’éteindre ». Le dernier film à avoir connu un triomphe en Haïti est We Love You, Anne de Richard Sénécal (2013), dans lequel l’actrice s’illustre.

Une appétence pour le documentaire
En 2011, un an après le tremblement de terre qui a touché son pays, Gessica Généus décroche une bourse d’étude en actorat à l’Acting International à Paris. « Mais je suis ensuite arrivée au constat que le métier de comédienne ne me suffisait pas. Je ne voulais pas attendre qu’on me choisisse, je voulais être dans l’action. J’ai alors décidé de revenir en Haïti et d’y voir comment je pourrais faire pour être plus autonome dans le milieu du cinéma ». À son retour, Gessica Généus fonde la société Ayizan Production et se lance dans la réalisation documentaire avec Vizaj Nou / Nos visages (2014-2016), une série de courts métrages consacrée à des figures majeures de la société haïtienne, à l’instar de l’écrivain et peintre Frankétienne ou du journaliste Konpè Filo.
Elle enchaîne avec un unitaire d’une durée de 52 minutes, Douvan jou ka leve (Le Jour se lèvera, 2017), à travers lequel elle questionne ce qu’est « être haïtien » et évoque également la maladie mentale de sa mère. Pour cet autoportrait, Gessica Généus confie avoir été influencée par Nostalgie de la lumière de Patricio Guzmán (2010), dont la découverte a été un « choc ».
Dans ce long métrage, Patricio Guzmán filme, au Chili, des astronomes observant les étoiles depuis le désert d’Atacama, tout en suivant des femmes à la recherche de restes de leurs proches, prisonniers politiques qui ont été assassinés et enterrés dans ce même désert par le régime d’Augusto Pinochet. « La cohabitation de ces deux quêtes prend tout son sens au visionnage. Cela m’a beaucoup rassurée sur le fait que je pouvais articuler plusieurs aspects dans Le Jour se lèvera, que cela pouvait être cohérent. Nostalgie de la lumière a profondément changé ma perception du documentaire ».
Pour développer le projet, la cinéaste participe à une résidence d’écriture à Saint-Laurent-du-Maroni, en Guyane française. À la fin de celle-ci, alors que des rencontres sont organisées entre réalisateurs et producteurs autour des projets, elle fait la connaissance de Jean-Marie Gigon, qui pilote la structure SaNoSi Productions. Il décide d’accompagner Le Jour se lèvera, qui obtient, entre autres, le Grand Prix de la première édition du Festival International du Film documentaire Amazonie Caraïbes (FIFAC), en 2019.

Le désir de fiction
Après Le Jour se lèvera, Gessica Généus s’oriente vers la fiction avec Freda, avec le soutien de SaNoSi Productions, qui la suivra désormais sur tous ses projets. Freda dresse le portrait d’une jeune femme et de sa famille vivant à Port-au-Prince. En narrant cette histoire, Gessica Généus met aussi beaucoup de la sienne, tout en dressant un portrait de la société haïtienne, et en particulier de sa jeunesse qui fait face aux maux du pays. « J’aime la fiction, l’idée de raconter. Cela m’intéresse de puiser dans ce que j’ai vécu, dans mes observations, et d’en faire une traduction ».
Gessica Généus est très cinéphile, et cite, parmi les cinéastes qu’elle apprécie, Patricio Guzmán, Abderrahmane Sissako, Wong Kar-wai, Pedro Almodóvar, Euzhan Palcy, ou encore Xavier Dolan. « Toutefois, quand je travaille sur un film, je n’ai pas de références en tête. La seule façon pour moi de comprendre qui je suis en tant que réalisatrice, c’est de regarder les choses exactement comme je souhaite les voir. Je ne pense pas à ce que tel ou tel cinéaste ferait. Mais je visionne tellement de films que je sais que toutes ces influences sont en moi ».
Freda est aussi pour Gessica Généus l’occasion de s’essayer à la direction d’acteur. « Je donne très peu d’indications aux comédiennes et comédiens. Je vais avant tout chercher la phrase juste qui déclenchera l’émotion ». Du tournage, elle retient s’être découvert une grande capacité d’adaptation : « J’ai réécrit le film tout le long du tournage, parce qu’il y avait chaque jour une raison qui faisait que ce que j’avais prévu pour telle ou telle séquence ne pouvait avoir lieu. Il fallait tout le temps être en réaction ». Freda connaît sa première au Festival de Cannes, en juillet 2021, au sein de la sélection Un Certain Regard. Il est projeté dans de nombreux autres festivals et remporte en tout vingt-cinq prix. « J’ai accompagné le film partout. C’était important pour moi, car c’était aussi l’opportunité de parler d’Haïti ».
Cet accompagnement s’effectue sur le long terme. Encore récemment, en 2025, Gessica Généus est allée à la rencontre de lycéens pour échanger autour de son film grâce à l’Association des cinémas de recherche en Île-de-France (ACRIF) et le dispositif « Lycéens et apprentis au cinéma ». « J’ai participé à une dizaine de rencontres et j’ai vu des jeunes pleurer à l’issue des projections. Je voyais que la jeunesse française comprenait celle de mon pays. J’aurais aimé avoir ces mêmes échanges avec des jeunes Haïtiens, mais le film est peu exploité en Haïti ».
L’importance de la résidence Cinéma de Demain
Après Freda, la cinéaste s’attelle à Marie Madeleine, qu’elle décrit comme « une réflexion sur le rapport des Haïtiens à la moralité ». Pour ce deuxième long métrage, elle passe davantage de temps sur l’écriture. « Pour Freda, j’avais accepté qu’il y ait des fragilités dans le script et d’ajuster plusieurs points sur le plateau. Pour Marie Madeleine, je voulais que le scénario soit le plus abouti possible afin de m’autoriser une liberté de création sans bornes sur le tournage ». Au cours de l’écriture, elle passe par la résidence « Cinéma de Demain » du Festival de Cannes, qui réunit des réalisateurs porteurs d’un projet de premier ou deuxième long métrage. « Les échanges avec les autres participants et la consultante qui m’accompagnait ont eu un impact extrêmement bénéfique sur la qualité du scénario. Quand je suis sortie de la résidence, je me suis dit que je tenais mon film ».
Dans Marie Madeleine, Gessica Généus joue le rôle-titre. Un choix qui ne s’est pas tout de suite imposé. « Si je suis arrivée à la réalisation, c’était aussi pour m’écrire des rôles qui m’intéressent. Mais ma priorité, c’est de réussir mon film. Sur Freda, je savais que je n’étais pas la meilleure personne pour interpréter le personnage. Sur Marie Madeleine, je ne pensais pas jouer, puis une comédienne que j’avais rencontrée pour le rôle m’a demandé pourquoi je n’incarnais pas Marie Madeleine. Et, soudainement, d’autres personnes m’ont invitée à considérer cette suggestion ». Gessica Généus hésite face à l’ampleur des tâches qu’elle doit déjà assumer en tant que réalisatrice et productrice. Puis, elle se lance, rassurée par le fait qu’elle a déjà passé un an à préparer le film avec le chef opérateur Nicolas Canniccioni.
Les prises de vues débutent le 13 octobre 2025 à Jacmel (Haïti), où se situe l’action du récit, et s’achèvent à la mi-novembre. « Ce fut un tournage exceptionnel. Toute l’équipe était très impliquée ». Le film retrouve la Croisette en mai 2026, dans la section Cannes Première. Il remporte par la suite le Grand Prix du Jury du Festival de Cabourg et le Prix du meilleur film au Festival du film de la Villa Médicis, à Rome.
MARIE MADELEINE
Réalisation et scénario : Gessica Généus
Production : SaNoSi Productions
Productions étrangères : Ayizan Production (Haïti), Stenola Productions (Belgique), Bidibul Productions (Luxembourg), Metafilms (Canada)
Distribution : Pyramide Distribution
Ventes internationales : Pyramide International
Sortie le 21 octobre 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Aide aux cinémas du monde avant réalisation, Aide sélective à la distribution (aide au programme 2026)