Depuis quand vous connaissez-vous ?
Emma Javaux : Depuis quinze ans. Nous nous sommes rencontrées au sein des productions du Trésor. J’y suis arrivée comme stagiaire. J’ai été assistante mise en scène sur plusieurs films, puis je suis partie avant de revenir comme productrice junior. Mélisa, elle, a d’abord été assistante d’Alain Attal avant de devenir chargée de développement, puis directrice du développement. Nous avons vraiment avancé ensemble pendant des années. J’ai produit son deuxième court métrage, Les Enfants d’Oma, puis sa série LT-21.
À quel moment vous parle-t-elle de La Maison des femmes ?
EJ : À la fin de LT-21, quand elle m’a dit avoir entendu parler de cet endroit des années plus tôt en tombant sur une interview de la gynécologue Ghada Hatem-Gantzer par Laure Adler, qu’elle me suggère d’écouter.
Mélisa Godet : C’était début 2017. Ghada venait de fonder la Maison des femmes. Elle racontait son parcours du combattant pour y parvenir et expliquait comment elle travaillait avec ses équipes. Son idée paraît extrêmement simple aujourd’hui, mais à l’époque, elle était révolutionnaire : réunir en un seul lieu tout ce dont les femmes victimes de violences peuvent avoir besoin. J’ai trouvé cette initiative formidable et je me suis immédiatement dit que cela ferait un film merveilleux. Mais je ne me sentais pas encore assez solide pour un tel sujet. Il me paraissait immense. J’ai donc continué à travailler sur d’autres projets : des courts métrages et la série LT-21. Mais pendant toutes ces années, j’ai croisé les doigts pour que personne ne s’empare de ce sujet.
Comment tout cela se met-il en route concrètement ?
EJ : Nous sommes allées rencontrer Ghada. Nous ne pouvions pas faire le film sans elle. Nous avons mis un peu de temps à obtenir un rendez-vous car, comme nous pouvons le voir dans le film, ses journées sont surchargées. Nous ne sommes pas sorties de ce rendez-vous avec un « oui » franc. Elle avait surtout beaucoup de questions : « Pourquoi voulez-vous raconter mon histoire ? Pourquoi iriez-vous au bout alors que nous avons rencontré plein de personnes qui nous assuraient qu’elles allaient le faire et ont renoncé ? » Ghada était méfiante, ce qui est normal. Pendant que Mélisa écrivait un traitement, j’ai travaillé de mon côté à trouver un accord à lui proposer. Car un film, c’est aussi un objet économique, et il n’était pas question qu’il n’y ait pas de rémunération immédiate, de la même manière que l’on réserve les droits d’un livre.
MG : Ce qui a été formidable, c’est que les inquiétudes de Ghada ont rencontré mes envies. Elle n’était pas à l’aise avec l’idée que le personnage porte son prénom. Et en cela, la fiction se justifiait pleinement. Nous avons appris à nous apprivoiser. Nous avons beaucoup parlé de mes intentions et de sa Maison. Je lui ai fait lire une première version du traitement. Elle m’a donné son accord, m’a orientée sur certains points. J’ai continué à écrire, puis je lui ai soumis une première version du scénario. Nous nous sommes donné rendez-vous dans un café. Après lecture, elle m’a dit : « OK, on y va. »
EJ : La fiction lui garantissait que nous n’allions pas filmer ses patientes, ni déranger ses équipes. Pour Mélisa comme pour moi, il était de toute façon, dès le départ, hors de question d’interrompre leur travail. Ce qu’elles font est beaucoup plus important qu’un film. La fiction permet aussi de prendre des libertés. Et c’était essentiel pour protéger les patientes. Certaines femmes sont encore en danger lorsqu’elles viennent dans ces maisons, parfois en secret. Elles n’auraient jamais accepté d’être filmées.
MG : C’est aussi la raison pour laquelle je n’ai pas fait d’immersion. Les parcours de soins sont extrêmement fragiles, et je ne voulais pas interférer ni placer les patientes dans une position encore plus vulnérable avec mon regard extérieur. J’ai donc travaillé autrement : énormément de documentation, beaucoup d’échanges avec Ghada. Nous sommes allées à la Maison de Saint-Denis avec les chefs de poste pour qu’ils en ressentent l’atmosphère. Ce n’est pas un hôpital. C’est véritablement une maison – et il fallait que nous ayons tous cela en tête.
Comment abordez-vous l’écriture de ce film choral ?
MG : J’ai construit le film autour d’une contradiction : au moment où la Maison prouve sa nécessité et déborde de patientes à prendre en charge, comment pourrait-elle s’arrêter ? Tout a commencé par une phase où j’ai rassemblé énormément de matière, comme si je réunissais de la glaise pour modeler une sculpture, afin que le film soit solidement ancré dans ce qu’il raconte. Puis est venue une seconde phase, où j’ai épuré pour aller vers plus de cinéma et faire en sorte que les parcours des différents personnages s’entrelacent. C’était tout l’enjeu du film. Comment les trajectoires se répondent, du côté des soignantes comme des patientes.
Distiller de l’humour dans ces sujets graves était-il essentiel pour vous ?
MG : Oui, absolument. Les Maisons des femmes sont extrêmement vivantes. Les soignantes rient beaucoup entre elles, mais aussi avec leurs patientes. Autour de ces récits difficiles à dire et à entendre, la vie rejaillit sans cesse. L’humour est d’autant plus important que le film repose sur un fond dramatique fort et que mon pari était aussi de toucher le public le plus large possible. Je ne cherchais pas à écrire des blagues à tout prix, mais à laisser place à cette respiration, à ces moments de relâchement, de rires, de joie.
EJ : À ce défi de parler au plus grand nombre, Mélisa a répondu de deux manières : par l’humour donc, et en choisissant de ne pas montrer les violences à l’écran. Un choix que j’approuve à 1000 %.
Comment collaborez-vous ensemble pendant l’écriture ?
EJ : Je lis à toutes les étapes. Mélisa trépigne beaucoup. Elle n’aime pas forcément toutes ces phases intermédiaires. Elle veut assez vite passer aux dialogues. C’est quelqu’un qui va vite. Et nous ne restons pas longtemps seules toutes les deux avant de faire intervenir d’autres personnes.
Quelles ont été les étapes du financement ?
EJ : J’ai commencé à en parler très tôt, avant même d’avoir un scénario finalisé, au Festival de Cannes 2023, un an et demi avant le tournage. J’ai tout de suite senti que ça touchait mes interlocuteurs au cœur. Ça a renforcé mes convictions. Mélisa, elle, continuait à écrire. La première étape a été de trouver le casting, car il participe énormément au financement d’un film comme celui-ci.
MG : Je n’ai pas pensé à des comédiennes particulières en écrivant. Ça aurait été trop présomptueux pour un premier film. Mais j’ai travaillé avec un directeur de casting, David Bertrand, très engagé sur la diversité à l’image. Ensemble, nous nous sommes dit qu’avec près de cinquante rôles, dont 98 % de femmes, il y avait là un défi magnifique : composer une véritable « photo de famille » qui raconte quelque chose de la diversité des femmes et des actrices. Nous avons imaginé cette équipe, puis envoyé le scénario aux agents, qui ont fait un travail remarquable.
EJ : Oui, nous avons eu un soutien total des plus grands agents : Cécile Felsenberg, Laurent Grégoire, Grégory Weill... Tous nous ont dit : « Ne vous inquiétez pas, on va vous répondre vite. » Idem pour les comédiens.
MG : J’ai eu énormément de chance. J’ai senti que tout le monde avait envie de prendre part au film et à son message.
EJ : Une fois un scénario suffisamment solide en main, j’ai entamé les discussions avec France Télévisions, Canal+, Netflix, OCS Ciné +, le CNC, la Région Île-de-France. J’ai eu immédiatement deux partenaires essentiels : Pathé et Chapter 2, et le soutien exceptionnel de la Kering Foundation.
Dans les Maisons des femmes, le premier acte de soin, c’est l’écoute. Comment mettre en scène ces moments qui ne sont pas forcément spectaculaires ?
MG : Avec le chef opérateur Fabien Faure et le monteur Loïc Lallemand, nous avons décidé de monter le moins possible ces scènes et d’assumer le plan-séquence. Ce sont d’ailleurs les seuls moments filmés avec des mouvements de caméra à l’épaule. Nous avons également choisi l’absence totale de musique, afin que l’écoute soit pleine et entière. J’avais des actrices formidables, capables de tenir des prises de trois minutes sur des textes extrêmement durs. Il ne fallait surtout pas en rajouter.
Emma Javaux, qu’est-ce qui vous a frappée en voyant Mélisa Godet sur le plateau ?
EJ : Mélisa est plutôt timide, introvertie. Par l’intelligence de son scénario, elle avait convaincu les actrices, qui la respectaient énormément. Et elle n’a pas cherché à changer pour les séduire. Ce sont elles qui sont venues à elle. Ce qu’elle leur demande, c’est de respecter son texte. Mais à partir de là, elle leur donne une immense liberté d’émotion, de ton, de proposition. Les acteurs ont peut-être mis un peu de temps à comprendre son fonctionnement mais, à partir de là, ils se sont sentis très libres et en sécurité. Ce point était essentiel pour nous tous, comme, plus largement, la question du protocole contre les violences et le harcèlement sexiste et sexuel. Vu le sujet du film, il était impensable qu’il se passe quoi que ce soit. Dès la sélection des équipes et des acteurs, nous avons été attentifs aux comportements. Cela faisait partie des critères : des gens respectueux, sans rapports de domination. J’ai pris la parole très tôt, dès la préparation, auprès des chefs de poste, en rappelant le cadre légal et en demandant qu’ils sensibilisent leurs équipes. À la fin, beaucoup sont venus nous remercier. Hommes et femmes. Car La Maison des femmes n’est pas « un film de femmes », mais un film paritaire aux postes clés. Les hommes étaient très concernés et engagés. Le problème des violences faites aux femmes concerne toute la société, et on a senti une vraie mobilisation.
Comment Ghada Hatem-Gantzer a-t-elle réagi en découvrant le film ?
MG : Je l’ai sentie très émue. Elle m’a dit en plaisantant : « Mes enfants vont enfin comprendre pourquoi j’ai été si absente. » (Rires.) Nous avons aussi organisé une tournée d’avant-premières dans des villes où existent désormais des Maisons des femmes – il y en a plus d’une trentaine aujourd’hui. À chaque fois, nous rencontrons évidemment les équipes locales. Et c’était extrêmement touchant pour moi de les entendre nous dire : « j’ai eu une journée très difficile, mais je repars requinquée pour demain ! »
LA MAISON DES FEMMES
Réalisation : Mélisa Godet
Scénario : Mélisa Godet avec la collaboration de Catherine Paillé
Production : Une Fille Productions, Pathé, Chapter 2
Distribution : Pathé
Ventes internationales : Ginger & Fred
Sortie le 4 mars 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Soutien au scénario - aide à l'écriture, Fonds Images de la diversité (développement)