L’adolescence d’aujourd’hui racontée par Sébastien Lifshitz

L’adolescence d’aujourd’hui racontée par Sébastien Lifshitz

08 septembre 2020
Cinéma
Tags :
Adolescentes de Sébastien Lifshitz
Adolescentes de Sébastien Lifshitz GAT FILMS &CIE – ARTE France Cinéma – LES PRODUCTIONS CHAOCORP 2019
Le réalisateur césarisé de Bambi a suivi le quotidien de deux jeunes filles corréziennes pendant cinq ans pour donner naissance à Adolescentes, un documentaire découvert au Festival de Locarno en 2019 dont il détaille les secrets de fabrication.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de réaliser un documentaire sur l’adolescence ?

Sébastien Lifshitz : La curiosité. Je voulais connaître la vie d’un adolescent aujourd’hui, et la mettre en regard de celle qu’avait pu être la mienne dans les années 80. J’ai vécu l’élection de François Mitterrand, l’apparition du SIDA, le chômage de masse… Je voulais savoir si les choses avaient changé et comment le contexte politique, social et économique pouvait fabriquer d’autres styles d’adolescence.

Pourquoi avoir opté pour un récit au long cours, sur cinq ans ?

Pour avoir le temps d’accompagner, de regarder vivre et de voir se construire l’adolescent que j’allais choisir. Le temps était dès le départ une donnée primordiale.

Vous employez le mot adolescent au masculin. Cela signifie que vous aviez d’abord pensé suivre un garçon et non des filles ?

En effet. Le film s’est déplacé. Je pensais au départ faire le portrait d’un garçon car je me sentais a priori plus à l’aise à filmer son intimité que celle d’une fille à cet âge où les corps changent et où, pensais-je, une fille aurait plus de mal à accepter le regard d’un homme au plus près d’elle. C’est ma rencontre avec les différents proviseurs des lycées et collèges de Brive (où j’avais choisi de tourner) qui m’a fait changer d’avis. Tous m’ont expliqué qu’un adolescent d’aujourd’hui était sensiblement le même qu’il y a 15 ans alors que les adolescentes, elles, avaient évolué. Dans une prise d’indépendance, dans une affirmation plus forte de qui elles sont, dans leur souci d’égalité… Ils m’ont donc vivement conseillé d’ouvrir le casting aux deux sexes et je les ai écoutés.

Avant le casting de ces adolescents, il y a donc eu le casting de la ville où allait se déployer le récit. Pourquoi avoir choisi Brive-la-Gaillarde, l’une des deux sous-préfectures du département de la Corrèze ?

Je voulais sortir de l’habituel regard sur l’adolescence dans les banlieues et aller dans une zone plus neutre afin de me débarrasser d’un marquage social trop fort qui risquait d’oblitérer la proximité avec l’ado dont je voulais faire le portrait. J’ai effectué un mini tour de France des villes moyennes et Brive m’est apparue idéale. La délinquance y est relativement faible, et il y règne une certaine douceur de vivre, la présence de la nature aux alentours allait me permettre le marquage des saisons, repère indispensable à mon récit. Et puis il ne faut jamais oublier que la grande majorité de la population française vit dans ces villes-là. L’adolescence d’aujourd’hui s’incarne autant dans ces villes entre campagne et petite ville que dans les grandes métropoles. On le montre trop peu dans le cinéma, en fiction comme en documentaire.

Arrive enfin le casting de celles que vous alliez filmer. Comment avez-vous procédé ?

J’ai déposé une annonce dans tous les établissements scolaires de Brive en demandant aux ados intéressés de venir avec leurs parents au rendez-vous. Faire ce film, c’était aussi faire le portrait de la famille qui entoure ces adolescents. J’ai vu une cinquantaine d’ados et trois se sont détachés : deux filles, Emma et Anaïs, et un garçon, Raphaël. Dans un deuxième temps, je leur ai alors proposé de les filmer – eux et leurs parents - pendant une journée pour voir s’ils allaient supporter ce qu’impliquait un tournage et une équipe dans leur quotidien. La mère de Raphaël n’a pas supporté la présence de la caméra. J’ai choisi Emma et Anaïs et j’ai tout de suite senti qu’elles aimaient être regardées. Il y avait sans doute chez elles ce fantasme d’être des actrices, comme beaucoup d’ados de cet âge-là. Je leur ai fait vite comprendre qu’il ne s’agirait pas de jouer devant la caméra et au contraire de se laisser filmer telles qu’elles sont au quotidien. Mais ce fantasme a été essentiel car il les a aidés à activer leur désir et à supporter la présence d’une caméra pendant aussi longtemps.

En suivant deux adolescentes et pas une seule, vous modifiez donc votre idée initiale. C’est parce que vous n’avez pas pu choisir entre Emma et Anaïs ?

J’avais surtout face à moi deux manières de vivre l’adolescence radicalement différentes. Emma est introvertie, en contrôle, méfiante, avec une mélancolie tenace. Anaïs est extravertie et a un avis sur tout. Elle raconte tout et a une pulsion de vie impressionnante. Sa capacité de résilience est phénoménale. Et quand j’ai appris qu’elles se connaissaient et étaient très amies, mon film s’est déplacé. Il allait aussi raconter l’amitié à l’épreuve du temps.

Adolescentes Gat Films & Cie - Are France Cinéma - Les Productions Chaocorp 2019

N’avez-vous jamais craint qu’un jour, au long de ces cinq années, Emma ou Anaïs vous dise qu’elle souhaitait arrêter ?

J’avais intégré cette hypothèse et dans ce cas mon film serait devenu le récit de quelqu’un qui se met à dire non. Mais on avait tout de même passé un « contrat » dès le départ. Je leur ai expliqué que même si leur évolution au fil des années venait à me décevoir, je continuerai à les filmer tout au long de ces cinq ans. Et je leur ai demandé de s’engager de la même manière. En leur précisant que, forcément, il y aurait des moments où elles en auraient assez, où la caméra allait provoquer des gênes, surtout à cet âge compliqué où on se cherche. Mais cette difficulté à se construire est le sujet du film. Je ne voulais pas capter que les moments heureux et faciles ou les instants de déconne. Et jamais elles ne m’ont fait part de leur envie d’arrêter.

A quel rythme a eu lieu le tournage pendant ces cinq années ?

J’ai essayé de rendre le tournage le plus récurrent possible pour que chacun prenne des habitudes. J’allais donc à Brive une fois par mois pendant deux ou trois jours. Car au-delà, la concentration et l’énergie demandées auraient provoqué un ras-le-bol chez Anaïs et Emma. Mais je ne choisissais pas ces journées au hasard : devaient y figurer à la fois des événements du quotidien le plus banal, des moments « d’exception » (un anniversaire, un examen…) et des événements de la vie du pays (les moments post-attentats…). Et, entre chaque tournage, on s’appelait souvent. Elles le faisaient même quand elles avaient des peines de cœur ou des soucis avec leurs parents. Je suis devenu petit à petit une sorte de confident.

Y a-t-il des moments où vous vous êtes senti de trop ?

J’ai été confronté à des moments sensibles où je me suis demandé si je devais filmer ou non. Et aussi cruel que cela puisse paraître, à chacune de ces situations, je me suis dit que je devais le faire car Adolescentes se veut aussi un portrait fidèle des épreuves rencontrées. Cependant, la question de la distance juste a été mon obsession du premier au dernier jour de tournage. Ne jamais traquer les émotions, les douleurs ou les tristesses, mais les accompagner. N’être ni trop distant, ni trop proche pour ne pas donner le sentiment de voyeurisme. Dans un premier temps, par pudeur, je me suis tenu à une trop grande distance. J’ai pu m’en apercevoir en regardant les rushes au fur et à mesure et corriger le tir. De toute façon, dans un documentaire, un plan se casse toujours la gueule au montage si vous n’êtes pas au bon endroit et à la bonne distance.

Puisque vous parlez montage, avez-vous un temps hésité, face à vos 500 heures de rushes, entre faire un film ou une série ?

La question de la série s’est posée. Et j’avais en mémoire le souvenir de Que deviendront-ils ?, un documentaire de Michel Fresnel qui avait suivi les élèves d’une classe de sixième de collège parisien, de 1984 à 1993, à raison d’un épisode par an. J’avais trouvé ça fantastique mais pour Adolescentes, j’ai finalement préféré encapsuler cette notion du temps qui passe en un seul récit, sans coupure. L’idée de la série s’est donc dissoute d’elle-même. Une fois le tournage terminé, on a mis les mains dans le cambouis avec ma monteuse Tina Baz. 500 heures à revoir, 1100 séquences. Le premier montage faisait 12 heures. Et j’ai cru ne jamais m’en sortir. Mais Tina était confiante et me disait d’être patient. C’est elle qui a eu raison.

Adolescentes n’est pas accompagné par une voix-off mais a droit à une bande originale composée par les Tindersticks. Pourquoi avoir souhaité de la musique dans ce documentaire ?

J’ai toujours utilisé dans mes documentaires les moyens du cinéma de fiction, que ce soit le scope ou la musique… Une partie de mon travail consiste en permanence à interroger la fiction. Je n’ai donc pas dérogé à cette règle et j’ai souhaité intégrer les Tindersticks au projet dès le début. Stuart Staples, le leader du groupe, a accepté de voir Adolescentes et a ensuite cherché à trouver un ton et une musique pas trop invasive mais suffisamment délicate pour incarner Anaïs et Emma qu’il avait adorées à l’écran. Je trouve qu’il a réussi à ramener à la surface, via sa musique, le monde intérieur de ces deux adolescentes.

Adolescentes, qui sort ce mercredi 9 septembre, a reçu l’Avance sur recettes avant réalisation, l’Aide sélective à la distribution (aide au programme) et l’Aide à la création de musique de films du CNC.