Rebecca Zlotowski : « Pour la première fois, je me suis autorisée le mélo »

Rebecca Zlotowski : « Pour la première fois, je me suis autorisée le mélo »

19 septembre 2022
Cinéma
« Les Enfants des autres » de Rebecca Zlotowski.
« Les Enfants des autres » de Rebecca Zlotowski. Les Films Velvet - George Lechaptois

La cinéaste revient pour le CNC sur son cinquième long métrage, Les Enfants des autres, qui met en scène une histoire d’amour entre une quadragénaire et le père séparé d’une fillette de 5 ans. Le premier de ses films où elle ose mettre à nu ses propres émotions.


Comment naît l’idée des Enfants des autres ?

D’un projet non abouti. Après la série Les Sauvages (2019), j’avais très envie de retravailler avec Roschdy Zem. On était partis ensemble sur l’idée d’une adaptation du roman Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable de Romain Gary. Un producteur lui en avait parlé et Roschdy Zem m’avait suggéré de porter à l’écran cette histoire centrée sur un personnage impuissant. Nous nous retrouvions dans cette idée de déconstruire une certaine idée de la virilité. Le projet n’a pas abouti comme si, au fond, je me projetais trop dans cette histoire. Mais il m’a poussée à me confronter à ma propre impuissance. Celle d’une femme de 40 ans, sans enfant tout en en désirant un, et élevant en partie les enfants d’un autre. Celle d’une belle-mère qui n’est pas mère. C’est ce personnage que j’ai eu envie de développer en le confiant à Virginie Efira.

Pourquoi avoir fait appel à elle ?

Avec Virginie Efira, cela fait longtemps que l’envie de travailler ensemble existe, qu’on se tourne autour. Je me souviens avoir été un peu jalouse le jour où Justine (Triet) l’a engagée pour Victoria et a donc été plus rapide que moi. J’avais reconnu en elle, dès ses premières apparitions au cinéma, quelqu’un capable de m’émouvoir profondément. Mais il m’a fallu du temps pour réussir à faire le film dans lequel je mettais moi aussi mon émotion à nu.

Virginie possède cette manière forte et rare de travailler le féminin, son féminin. Ce film était une manière de l’exprimer. 

 

Avez-vous construit Les Enfants des autres en réaction à votre film précédent, Une fille facile ?

Cela avait toujours été le cas jusque-là. Ainsi, après Planetarium où j’avais été enfermée sur un plateau de tournage et la série Les Sauvages qui traitait d’attentats, j’avais eu envie de soleil pour Une fille facile. Mais, avec Les Enfants des autres, c’est la première fois que je choisis d’approfondir une pente entamée avec mon film précédent, aidée par le fait de travailler avec la même monteuse, Géraldine Mangenot. J’ai creusé plus encore cette veine intime déjà présente dans Une fille facile.

Les Enfants des autres est aussi le premier film que vous écrivez seule. Cet aspect a influencé l’exploration d’une veine plus intime ?

Oui, car cela change le rapport à ce qu’on écrit. Même si ce n’était absolument pas une volonté de ma part, moi qui n’aime rien autant que les échanges au café avec mes scénaristes. Sauf que tout cela était soudain devenu impossible avec le Covid-19. Alors, je me suis lancée en solitaire. C’est ce qui explique que j’ai affronté ce sujet de manière plus intime et personnelle. Il y a moins de masques. J’ai spontanément ce plaisir de la langue et la conversation à plusieurs m’emmène souvent ailleurs, me fait dévier de mon axe. Alors que, seule face à mon ordinateur, je reste sur le sujet et je l’approfondis. Mais je le fais en toute conscience. Inconsciente, je l’étais à mon premier film, Belle Épine, où je racontais l’histoire d’une jeune femme qui va perdre sa mère, sujet qui me concernait totalement et dans lequel je m’étais lancée sans me poser de questions tout en rajoutant des couches de romanesque comme pour me duper et me faire croire qu’au fond, je ne parlais pas de moi. 

Il y a pour vous un lien direct entre ces deux films ?

Oui, car Les Enfants des autres représente la fin d’un cycle par rapport à Belle Épine. Mes deux héroïnes portent le même nom : Friedmann. Et dans le dernier plan des Enfants des autres, on peut même apercevoir, derrière le visage de Virginie Efira, une affiche d’un film (dont le titre est celui du scénario que je suis en train d’écrire) avec Léa Seydoux que j’ai fait fabriquer spécialement pour l’occasion. À chaque instant de l’écriture et de la fabrication des Enfants des autres, j’ai eu conscience que j’allais affronter un sujet très personnel dans lequel cette fois je ne me cacherai pas, sans qu’il ne se résume pour autant à un objet thérapeutique qui ne concernerait que moi. J’ai su que cela allait être possible quand j’ai compris qu’il y avait là un sujet de cinéma, car ce personnage de belle-mère a été peu traité et creusé auparavant. À partir de là, l’écriture et le développement du film sont devenus un terrain de jeu et non pas l’écriture douloureuse de mon histoire personnelle. Mais forcément ça va plus vite, pas besoin de documentation, je connais très bien cette histoire : c’est la mienne ! (Rires.)

Callie Ferreira et Virgine Efira Les Films Velvet - George Lechaptois

Fendre ainsi l’armure a un impact sur votre direction d’acteurs ?

Oui, dans l’expression des émotions notamment. C’est la première fois que j’autorise vraiment les larmes dans les prises. La première fois que je recherche une interprétation davantage au premier degré. Mais tout ceci est aussi directement lié au génie d’interprétation de Virginie (Efira) et Roschdy (Zem). Dans toutes les propositions qu’ils font, l’un comme l’autre monte spontanément émotionnellement très haut. Ils m’ont permis d’aller dans le mélo, ce que je n’avais jamais osé faire jusqu’à présent. Mais si je me le suis autorisé, c’est sans doute aussi parce qu’il m’a fallu un certain temps pour être touchée par moi-même. Tant qu’on a l’impression qu’on doit traverser ce qu’on vit durement avec pour seule obsession de ne pas flancher, je suis persuadée qu’on ne peut pas être ému par les scènes qu’on écrit.

C’est le jour où l’on devient plus solide qu’on accepte enfin de voir en face la tristesse des situations et qu’on la laisse s’exprimer entièrement.

La musique tient un rôle essentiel dans Les Enfants des autres. Comment a-t-elle accompagné le film ?

Je savais dès le départ que Les Enfants des autres allait exiger une mélodie forte, une note qui allait représenter le grand sentiment du film. On a énormément travaillé en amont avec le compositeur, Rob. On a réfléchi à la fois aux thèmes sur lesquels il allait écrire et aux choix des musiques préexistantes. Ainsi, on commence par un morceau de Dmitri Chostakovitch qui accompagne ce moment où mes deux personnages se prennent la main dans la rue, un thème lyrique à partir duquel Rob a commencé à bâtir sa BO. Et puis, pour la première fois dans mon cinéma, s’est invitée la variété, de La Cavalerie de Julien Clerc aux Eaux de mars de Georges Moustaki sur laquelle le récit s’achève et que ma monteuse a spontanément placé là. Ce mélange des genres est évidemment tout sauf un hasard.

On monte différemment un film qui laisse une aussi grande place à l’émotion ?

Cette étape a été de fait plus compliquée pour moi que le montage d’Une fille facile où, comme je tournais Les Sauvages au même moment, j’avais laissé le projet dans les mains de Géraldine, même s’il s’agissait de notre première collaboration. Je peux dire que travailler avec elle a changé ma langue. Géraldine n’a pas peur de faire des coupes franches et possède une sûreté totale dans son geste. Ici, le défi consistait à aller à fond dans l’émotion sans verser dans le pathos. Il y a eu quelque chose d’hormonal dans ce montage et un degré de précision tel que je sais aujourd’hui avec certitude que j’aurais été incapable de l’atteindre dans mes premiers films.

LES ENFANTS DES AUTRES

Réalisation et scénario : Rebecca Zlotowski
Photographie : Georges Lechaptois
Montage : Géraldine Mangenot
Musique : Rob
Production : Les Films Velvet
Distribution : Ad Vitam
Ventes internationales : Wild Bunch International
Sortie le 21 septembre 2022

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