« Seuls les rebelles » : filmer Beyrouth loin du Liban, le défi de Danielle Arbid

« Seuls les rebelles » : filmer Beyrouth loin du Liban, le défi de Danielle Arbid

24 juin 2026
Cinéma
« Seuls les rebelles » réalisé par Danielle Arbid
« Seuls les rebelles » réalisé par Danielle Arbid EasyRiders Films

La réalisatrice franco-libanaise Danielle Arbid revient avec Seuls les rebelles, un « film de résistance » et une histoire d’amour qui se déroule dans la capitale du Liban sans vraiment y avoir été tourné. Une prouesse rendue possible par la technique de la transparence.


D’où est née l'idée de Seuls les rebelles ?

Danielle Arbid : J’ai une admiration pour Tout ce que le ciel permet (1955) de Douglas Sirk, et son remake de Rainer W. Fassbinder, Tous les autres s’appellent Ali (1974). Les deux films racontent un couple différent sur plusieurs points – âge, classe sociale –, à contre-courant de la société et qui se laisse contaminer, en quelque sorte, par la violence qu’elle lui renvoie. J’avais envie de raconter un semblant d’histoire au Liban, où le racisme est aussi un problème mais surtout où l’individu est toujours en confrontation avec la communauté, comme si le « Nous » dominait le « Je ». Le racisme au Liban est peut-être moins caché qu’en Occident, plus décomplexé, même s’il est tout aussi présent en Europe.

Je ressentais l’urgence de documenter le Liban.

Le film devait initialement se faire il y a cinq ans, à travers une coproduction entre la France, l’Allemagne et la Grèce, mais faute de financements suffisants, il a été abandonné. J’ai pris le temps de réécrire le scénario, avec l’envie de créer un contraste puissant entre ce Liban du début des années 2020 où un fait divers en chasse un autre, et un couple naïf, pur, qui n’a que de l’amour à donner et qui, par son histoire, se révolte, désobéit à l’ordre établi. Et puis, les événements du 7 octobre 2023 et ceux qui ont suivi ont tout chamboulé.

Comment vous êtes-vous adaptée ?

Comme un défi, je ressentais l’urgence de documenter le Liban, j’ai voulu que nous filmions tous les décors : les murs, les façades, les rues, les cafés, car je redoutais que tout soit détruit à cause des bombardements israéliens. Il fallait garder une trace, prouver que ce monde avait existé. Inspirée par le théâtre du metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski, qui utilise parfois la vidéo dans ses œuvres, j’ai soumis à ma cheffe opératrice, Céline Bozon, l’idée de recourir à des décors filmés qui seraient projetés et devant lesquels joueraient les acteurs.

C’est vraiment la première fois qu’un film entier est réalisé de cette manière.

Concrètement, comment avez-vous réussi à filmer les décors dans Beyrouth ?

Initialement, nous devions partir au Liban. Mais pour notre sécurité, il s’est avéré préférable de rester en France. Nous avons donc engagé des personnes sur place, dont un chef opérateur très doué aussi, Yves Sehnaoui, et une équipe magnifique d’une dizaine de personnes. Il y a eu un important travail de repérage, pour sélectionner les décors les plus à même de servir l’histoire. Il a fallu s’assurer que chaque endroit puisse être filmé sous différents angles : Est, Ouest, Nord, Sud, mais aussi assis ou debout en fonction du point de vue du personnage, ainsi qu’à plusieurs moments de la journée, soit matin, fin de journée et nuit. Pour faciliter nos échanges, l’équipe sur place avait mis en place un dispositif me permettant de suivre en direct ce qui était en train d’être tourné. Durant une dizaine de jours, malgré l’état d’urgence dans lequel se trouvait Beyrouth, l’équipe a donc filmé ce que je lui indiquais par visioconférence depuis ma cuisine à Paris ! Ce tournage était aussi suivi en direct par Céline Bozon, ma première assistante Camille Fleury, la scripte Nadine Asmar et les producteurs, Nadia Turincev et Omar El Kadi.

« Seuls les rebelles » réalisé par Danielle Arbid
« Seuls les rebelles » réalisé par Danielle Arbid EasyRiders Films

Ce n’est donc pas un fond vert que vous utilisez dans le film ?

Non, les décors ont été rétroprojetés, un peu comme dans une salle de cinéma, mais à l’inverse, le projecteur était derrière l’écran, permettant ainsi de ne pas avoir d’image sur les visages des acteurs. Nous avons travaillé avec deux écrans permettant d’avoir un angle à 180° – 240° aurait été idéal mais nous n’avions pas le budget – installés dans les studios de la Montjoie, à Saint-Denis. Ce système de transparence combine, dans un même plan, une prise de vue et une projection. Un procédé régulièrement utilisé dans les années 1940, notamment pour les scènes de voiture où le paysage défile derrière les personnages. Alfred Hitchcock l’affectionnait, comme, plus récemment, Leos Carax ou mon ami Bertrand Mandico, à qui j’ai d’ailleurs demandé conseil sur cette technique. À ma connaissance, c’est vraiment la première fois qu’un film entier est réalisé de cette manière. Dans mon travail, j'ai toujours aimé que la réalité rattrape la fiction, ou inversement : c’était aussi une façon de troubler cette frontière et j’avertis, en ce sens, le spectateur dès l’ouverture. Mais au final, je ne voulais pas mettre ce procédé ingénieux qu’est la transparence, avant le film. Je voulais échapper au formalisme du cadre. Mon ambition est de marier toujours la forme au fond, pour créer de la magie. C’est le sens qui me dicte la manière de filmer. Et non l’inverse.

Le vent venait de souffleurs, tandis que pour les travellings, les acteurs marchaient sur des tapis de course. Il fallait réinventer la réalité...

Avec cette technique atypique, comment s’est déroulé le tournage ?

Il y a eu peu de répétitions et d’expérimentations, le travail de mise à l’échelle avait été réalisé en amont. Nous avons tourné dans un espace de 25 m² en vingt jours, c’était donc un peu un film de restrictions ! Tout était écrit, découpé, préparé, mais j’aime aussi laisser de la place au possible, déborder. Tous les jours, il y avait un côté jouissif de réussir à donner vie aux rues de Beyrouth, l’équipe ayant fait preuve d’une magnifique créativité. L’un des moments marquants impliquait de tourner une scène avec une voiture ; le défi a été de la rendre la plus naturelle possible devant ces deux écrans ! Il y avait un côté Alice au pays des Merveilles, sachant que nous ne pouvions ni filmer le ciel, ni la terre, ni les escaliers. La lumière et les ambiances ont été travaillées minutieusement avec Céline Bozon, avec qui je partage le goût de la photographie, et Alexandre Massot, le responsable des effets spéciaux et du procédé de la transparence. Le vent venait de souffleurs, tandis que pour les travellings, les acteurs marchaient sur des tapis de course. Il fallait réinventer la réalité... Et le son surtout !

« Seuls les rebelles » réalisé par Danielle Arbid
« Seuls les rebelles » réalisé par Danielle Arbid EasyRiders Films

Comment avez-vous retranscrit l’ambiance sonore de la capitale libanaise ?

Manu Zouki, l’ingénieur du son habituel de mes films, et l’équipe de tournage présente sur place ont fourni un son riche, mais il a fallu aussi en recréer la majorité car dans les studios de la Montjoie, nous étions comme dans un sous-marin. Bruno Ehlinger, ingénieur du son et mixeur en France, a reçu plusieurs sons liés aux décors du film, mais n’étant pas familier de la vie là-bas, il ajoutait parfois des bruits parasites... À Beyrouth, le son du matin n’est pas celui du soir. De même, depuis les pièces de l’appartement, il fallait que les bruits provenant de la rue soient différents. C’est toute une logique culturelle que nous avons pris le temps d’aborder ensemble pour trouver l’ambiance finale. Est venue s’y ajouter la magnifique musique composée par Bachar Mar-Khalifé : c’est un grand musicien et il a réussi à cheminer entre la techno et l’orientalisme pour créer des passages musicaux qui soutiennent parfaitement certaines scènes.

Comment avez-vous composé votre casting ?

Hiam Abbass avait joué dans mon premier court métrage, Raddem / Démolition (1998). Depuis, nous nous sommes promis qu’il fallait faire un long métrage ensemble et pour Seuls les rebelles, c’était une évidence. Elle est d’origine palestinienne, et, au Liban comme ailleurs, c’est difficile d’être Palestinien aujourd’hui. Je souhaitais donc lui rendre hommage dans le film. Comme son compagnon à l’écran, Amine Bencharid, qui est Soudanais. Ils représentent deux peuples en souffrance. Sa douceur, sa gentillesse, son sourire formaient un très beau contraste avec Hiam, à la personnalité affirmée. Ils étaient aussi curieux de jouer avec ce système de transparence, une première pour eux. Malgré les contraintes, il y avait matière à apprendre et à s’amuser. Comme pour le reste du casting. J’ai volontairement choisi des acteurs non professionnels, mais davantage militants, à l’image de Shaden, qui joue la fille de Hiam. Elle est réfugiée politique en France, car très critique envers la religion et le Hezbollah, et queer. Et Alexandre Paulikevitch, un grand chorégraphe et artiste, qui incarne le personnage du trans. Alexandre a été menacé à plusieurs reprises pour danser exclusivement habillé en femme. Cela me tenait à cœur de leur rendre hommage.

SEULS LES REBELLES

Affiche de « SEULS LES REBELLES »
Seuls les rebelles JHR Films

Réalisation et scénario : Danielle Arbid
Production : Easy Riders Films, Abbout Productions
Coproduction : Rise Studios, Arab Radio and Television Network, Sunnyland Film, Les Films Pelléas, Reborn Studio, Arte kino production
Distribution : JHR Films
Ventes internationales : Fandango
Sortie le 24 juin 2026

Soutiens sélectifs du CNC : Aide aux Cinémas du Monde après réalisation, Aide sélective à la distribution (aide au programme 2026)