Avec Shana, vous retrouvez pour la troisième fois Eva Huault : racontez-nous votre rencontre et votre relation ?
Lila Pinell : J’ai rencontré Eva Huault en juillet 2007, alors que je réalisais mon premier documentaire dans une colonie de vacances autogérée. Elle devait avoir 10 ans et, avec ses deux copines Emma et Salomé, je me suis prise à les suivre davantage, au gré des activités et de leur quotidien dans cette colonie, majoritairement sans parents. J’ai senti qu’il y avait « un truc » et j’ai continué à filmer les trois filles par la suite, pour capturer d’autres moments de vie, comme des fêtes d’anniversaire. Nous nous sommes ensuite perdues de vue jusqu’à ce que je recroise Eva, qui devait alors avoir 20 ans. À partir de là, une vraie relation amicale a commencé à naître : nous échangions sur nos vies et nos parcours. Si je n’avais pas initialement l’idée de faire un film, ce qu’elle m’a raconté m’a inspirée pour écrire et réaliser un moyen métrage, Le Roi David, où elle incarne Shana.
Comment est né ce projet de long métrage autour du personnage de Shana ?
C’est arrivé entre la fin du tournage et les premières projections du Roi David. Avec Eva, nous avons eu une vraie connexion. J’ai aussi pris le temps de rencontrer son cercle d’amis pour me nourrir des récits et de ce qu’elle pouvait vivre au quotidien afin d’écrire un personnage crédible. J’avais le désir d’aborder des choses plus profondes, allant au-delà d’une « fille qui pète les plombs » : être davantage dans l’émotion, avec plus de complexité dans la relation qu'entretient Shana avec les différents milieux dans lesquels elle évolue. Que ce soit dans sa famille, auprès de ses amis, avec son copain ou dans son quartier, elle ne donne jamais tout d’elle, une partie de son identité reste cachée.
Quelles ont été vos inspirations pour accompagner l’écriture du film ?
J’ai revu certains films qui m’ont marquée : Uncut Gems de Josh et Bennie Safdie (2020) et A Serious Man de Joël et Ethan Coen (1988). À chaque visionnage, j’ai ressenti des émotions différentes : parfois on rigole, parfois on peut trouver ça angoissant. Je voulais retrouver ce ton pour Shana : raconter des choses dures, tout en permettant de rire. Le Rayon vert d’Éric Rohmer a également été très important, avec son personnage féminin que l’on suit en permanence, souvent désagréable voire agaçant, mais pour qui le spectateur parvient tout de même à avoir de l’empathie. Pour la mélodie, je voulais quelque chose qui rappelle l’univers des contes. C’est dans un morceau de Bartok que j’ai trouvé ce qu’il me fallait. Enfin, j’ai lu beaucoup de livres de Stephen King, très inspirant notamment pour la façon qu'il a d’écrire des vies très documentées et documentaires, qui basculent soudain dans le fantastique.

Vous avez choisi de tourner en 16mm : quelle préparation cela a nécessité ?
Cela a engendré beaucoup de contraintes, dont celle de ne pas pouvoir improviser : les acteurs ont dû apprendre leur texte par cœur, car il n’y avait pas de possibilité de refaire les prises à l’infini. Il y avait aussi la question des corps. Ces jeunes filles, que nous voyons principalement dans les émissions de télé-réalité, sont donc peu présentes au cinéma, où alors dans des rôles caricaturaux. Les filmer dans des cadres fixes, avec la pellicule, me permettait de porter un regard moins voyeuriste. C’est aussi une façon d’accentuer le trouble entre fiction et réalité : comme dans mes précédents films, j’ai opté pour une mise en scène très installée, en cherchant avant tout l’authenticité et le naturalisme des interactions humaines.
Malgré tout, le scénario était assez vivant, avec de la réécriture pendant le tournage ?
Si tout est trop écrit, il n’y a pratiquement plus de place pour la surprise. Or, cela m’amuse quand tout est remis en jeu et que le scénario vit. De nouvelles choses sont essayées, que nous notons avec le script et, en fonction de ce qui nous plaît aux répétitions, nous tournons une autre version, dans une dynamique assez immédiate et intuitive.
Qu’est-ce qu’il vous reste comme impressions de ce tournage parisien ?
J’ai le souvenir d’un nombre de changements de décor un peu fou, avec peu de temps pour faire les choses car nous devions sans cesse aller ailleurs : c’est un aspect que je n’avais pas trop identifié en venant du documentaire. J’ai davantage stressé en n’ayant pas la possibilité de voir mes plans sur le plateau, car, en raison du 16mm, le son et l’image étaient captés séparément et il aurait fallu faire des synchronisations sur place, ce que le budget ne nous permettait pas. C’est donc seulement un mois après les prises de vue que j’ai pu les découvrir avec le son ! Mais globalement, le tournage, qui reste ma partie préférée, a été très joyeux malgré la canicule à Paris. J’ai en mémoire plusieurs scènes collectives - le dîner de famille, le loup-garou ou la bar-mitsvah - très amusantes à filmer. Parmi les moments forts, il y avait une scène de dispute entre Eva et Noémie Lvovsky, qui joue sa mère : quelque chose ne fonctionne pas et Noémie me demande alors de la laisser tenter autre chose. Cela a donné un résultat si réaliste que lorsque Eva s’est mise à pleurer, toute l’équipe était chamboulée. C’était un moment intense qui démontre la générosité de Noémie. Comme elle, Eva a réussi à mettre à l’aise et à aider ses partenaires de jeu, dont certains tournaient pour la première fois. Le reste du casting vient majoritairement d’un cours de théâtre du 20ᵉ arrondissement parisien, le Labec, dirigé par un ami de Sékouba Doucouré (Moïse dans Shana).

Venant du documentaire, qu’est-ce qui vous a le plus surpris pour la réalisation de ce long métrage de fiction en solo ?
Dans le documentaire, il y a une trame mais tout n’est pas écrit, le tournage se déroule au gré des personnes que l’on filme. C’est au montage que se construit une grande partie de la dramaturgie. Alors que dans la fiction, j’ai pris conscience que le montage se fait dès l’écriture du scénario. Les prises de vue ne sont pas non plus dans l’ordre chronologique de l’histoire, il faut parfois jongler entre les émotions. Et le montage est à nouveau une phase de réécriture. Pour Shana, nous avons ainsi décidé d’enlever toute une trame du scénario qui ajoutait un aspect chronique déjà bien présent dans le film, au détriment d’une forme de tension. Concernant cette première expérience solo, je l’ai appréhendée comme mes autres films. Mais pour plus de sérénité, si je réalise un autre long métrage, je ne l’écrirai pas seule. Co-écrire permet de ne pas s’épuiser et de garder intact le désir d’écrire.
Shana a été récompensé au Festival de Cannes et s’apprête maintenant à rencontrer un plus large public. Comment appréhendez-vous ces derniers moments où le film vous appartient ?
La présentation à la Quinzaine des Cinéastes – où le film était sélectionné – a été un véritable cadeau et un moment de joie pour toute l’équipe. Quant au prix [Coup de cœur des auteurs SACD, ndlr.], ce fût une vraie surprise : j’ignorais que la section était compétitive ! Maintenant, la période qui précède la sortie en salles n’est pas évidente : je suis partagée entre la peur et l’impatience que le film sorte, car je vais enfin pouvoir passer à autre chose. Je suis fidèle et j’aime continuer à travailler avec les personnes que j’apprécie, comme Eva. Ce ne sera pas forcément pour un film centré sur elle mais elle fera partie du projet, c’est une certitude.
SHANA
Réalisation et scénario : Lila Pinell
Production : Ecce Films, CG Cinéma
Coproduction : France 2 Cinéma
Distribution : Les Films du Losange
Ventes internationales : Les Films du Losange
Sortie le 17 juin 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Aide au Parcours d'auteur (2025), Fonds Images de la diversité (Aide au développement 2021), Aide sélective à la distribution