"Just Kids" : le passage brutal de l’adolescence au monde adulte

"Just Kids" : le passage brutal de l’adolescence au monde adulte

04 août 2020
Cinéma
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Just Kids de Christophe Blanc
"Just Kids" de Christophe Blanc Blue Monday Productions - PS Productions - RTS - Auvergne-Rhône-Alpes-Cinéma
Dans son nouveau film, Christophe Blanc suit le destin bouleversé d’un jeune homme de 19 ans soudain propulsé dans l’âge adulte après le décès brutal de ses parents. Un récit pour une large part autobiographique, dont le réalisateur d’Une femme d’extérieur raconte la genèse.

Comment est née l’idée de ce film sur un adolescent forcé, après la mort brutale de ses parents, de prendre en charge son petit frère de 10 ans ?

Christophe Blanc Rezo Films/DR

Christophe Blanc : C’est une histoire que j’ai en tête depuis très longtemps. J’avais envie de parler de l’énergie vitale de la jeunesse qui viendrait se fracasser sur une tragédie. C’est un film très intime qui contient une large part autobiographique. Et cela explique sans doute pourquoi j’ai mis autant de temps à accoucher de ce scénario sur lequel je revenais régulièrement tout en développant d’autres projets. En fait, je n’arrivais pas à décider précisément ce que je voulais raconter, si j’avais envie de parler d’un enfant de 10 ans ou d’un jeune adulte de 19 ans. Tout s’est éclairci quand j’ai eu l’idée de raconter l’histoire de deux frères et, à travers eux, de deux périodes de ma propre histoire.

Comment avez-vous construit le parcours de cet ado obligé de devenir adulte trop vite ?

Il y a une antinomie entre sa jeunesse qui va de pair avec son désir d’expérimenter des choses et d’éprouver la vie, et la perte de ses parents qui implique l’obligation de devoir veiller sur son petit frère et sa sœur.

J’avais envie de le montrer en train de se perdre régulièrement mais de toujours revenir vers ce qu’il considère comme son devoir. Je trouvais intéressant de filmer ce jeune homme de 19 ans, censé montrer le chemin à son petit frère, qui paradoxalement s’en sort finalement mieux que lui car il trouve une route plus évidente, plus réparatrice.

Aviez-vous des références en tête ?

Another Day in Paradise. J’aime la manière dont Larry Clark raconte ces enfants perdus et leur rapport aux adultes au fil de situations très dangereuses. Je m’y suis donc référé à la fois pour l’écriture de mes personnages et d’un point de vue formel. Car avec mon intrigue, la facilité aurait été de se situer dans une veine ultra-réaliste, flirtant avec le documentaire. J’avais un désir beaucoup plus formaliste pour accompagner les chemins de traverse tortueux empruntés par ce personnage de grand frère.

Comment avez-vous travaillé avec votre directeur de la photo Noé Bach ?

J’ai 50 ans et pour ce film où j’allais filmer des ados et un enfant, j’avais envie de donner les clés du camion à la jeunesse. Il s’agit donc du premier long métrage pour pas mal de membres de mon équipe technique, dont Noé. J’avais repéré son travail sur des courts métrages où il arrivait à développer une identité, une patte personnelle. Pour Just Kids, on a énormément storyboardé, explorant chaque scène en se demandant si on allait la traiter de manière réaliste ou plus mentale. On a ainsi élaboré une sorte de cahier des charges qu’on a ensuite appliqué sur le plateau.

Just Kids est aussi un film qui met en valeur ses comédiens, à commencer par Kacey Mottet-Klein, dans le rôle du grand frère. A quel moment arrive-t-il dans cette aventure ?

Une fois le scénario terminé. C’est une idée de mon producteur Bertrand Gore que je me suis très vite appropriée. Je l’admirais comme comédien car, à chaque film, on le sent habité par ses personnages. En le rencontrant, j’ai tout de suite vu l’adéquation entre lui et ce grand frère que j’avais imaginé. C’est l’une des premières fois où Kacey apparaît en première ligne et pas en fils ou petit-fils d’un personnage central. Jusque là, il y avait quasiment toujours à ses côtés une figure tutélaire qui le protégeait. Dans Just Kids, c’est précisément la disparition brutale de ces figures tutélaires qui le propulse seul responsable. On a fait des essais qui se sont révélés plus que concluants. J’ai continué à voir d’autres comédiens mais j’ai très vite arrêté car je me suis rendu compte que j’avais trouvé l’interprète principal pour ce personnage. Kacey est un comédien à part. Quelqu’un qui ne s’économise pas, avec un désir très fort d’incarnation. Il n’est jamais truqueur, il a toujours besoin de ressentir les choses, d’être sur la brèche, quitte à se mettre en danger. Il me fait énormément penser à Patrick Dewaere. Avec cette qualité qui unit les grands acteurs : quand vous le filmez alors qu’il ne fait rien, il se passe toujours quelque chose. La caméra l’aime.

Et comment avez-vous construit le reste de la famille autour de lui ?

J’ai mis du temps à trouver celui qui allait jouer son petit frère. J’ai vu énormément d’enfants qui avaient déjà eu des expériences au cinéma avant de partir sur un garçon qui n’avait jamais tourné. Cela m’est apparu plus payant et plus fort d’avoir un « non professionnel » face à Kacey. Andrea Maggiulli est le fils de Francis Maggiulli, un chanteur pour lequel j’avais réalisé un clip voilà un an et demi. Je l’avais croisé sur le tournage, j’avais eu une espèce de coup de foudre pour ce gamin et il a un jour ressurgi dans ma mémoire. Je suis donc allé le voir et ses essais ont tout de suite fait apparaître une évidence. Andrea a une présence et un naturel très forts. Quant à Anamaria Vartolomei qui joue leur sœur, j’avais envie de tourner avec elle depuis longtemps. A chaque fois que je la voyais dans un film, elle m’accrochait. C’est une actrice très inventive qui se situe à l’opposé de Kacey. Kacey va chercher des sentiments très profondément. Ce n’est pas la logique d’Anamaria, du moins en apparence. En tout cas, elle le fait de façon plus cadrée. Et elle a ce talent de faire des propositions extrêmement différentes au fil des prises.

Comment avez-vous travaillé avec eux ?

Je fais pas mal de répétitions. Et je ne crois à la direction d’acteurs qu’individualisée. Il faut sentir comment un acteur a envie d’être accompagné, ce qu’on doit faire ou ne pas faire pour qu’il prenne confiance et se libère. Avec certains, il faut intellectualiser. Avec d’autres, il faut absolument l’éviter pour ne pas les bloquer. C’est le travail du réalisateur de trouver ces différents chemins et c’est en cela que les répétitions sont décisives, de façon triangulaire entre l’acteur, le personnage et le réalisateur. Il faut que ces trois pôles se répondent et interagissent. Pour Andrea, par exemple, je devais être très précis, expliquer en détail ce que la scène racontait. Pour Anamaria, c’était l’inverse car elle comprenait vite et anticipait où elle devait aller. Après, rien de tout cela ne fonctionne sans la synergie de l’équipe, comédiens et techniciens. Alors que rien n’est naturel : les techniciens sont des marathoniens quand les acteurs sont des sprinters qui doivent surgir après avoir attendu des heures. Leurs énergies sont donc a priori contradictoires. Le but est de réduire ce fossé entre les deux. La jeunesse de mon équipe l’a permis sur Just Kids.

Just Kids, qui sort au cinéma ce mercredi 5 août, a reçu l’Aide sélective à la distribution (Aide au programme), l’Avance sur recettes avant réalisation et le Soutien au scénario (aide à la réécriture) du CNC.