Quels ont été vos choix de programmation pour cette 54ᵉ édition ?
Sophie Mirouze : Avec ma co-directrice artistique, Sylvie Pras, nous composons la sélection de deux façons.
D’une part, nous sommes très sollicitées par les distributeurs qui apprécient le festival et le public qu’il fédère, entre des professionnels - notamment exploitants - et des cinéphiles, potentiels ambassadeurs lors de la sortie de leurs films. StudioCanal et Carlotta nous ont proposé, il y a plus d’un an, une rétrospective autour de Jacques Tati, tandis que le focus sur André Delvaux vient de la Cinematek de Belgique.
D’autre part, il y a nos désirs de programmation, à l’image de l’intégrale Nanni Moretti ou de l’hommage à Cristian Mungiu, dont le dernier film Fjord a reçu la Palme d’or à Cannes. Par ailleurs, c’est après avoir vu La Trilogie d’Oslo (2024) que nous avons souhaité, avec Pyramide Distribution, montrer le travail du Norvégien Dag Johan Haugerud.
Enfin, le FEMA étant soutenu par le programme Europe Creative MEDIA, nous avons l’obligation de sélectionner des films européens. D’où, par exemple, notre invitation au Portugal sur le cinéma d’animation. Cette contrainte nous permet aussi d’avoir de belles révélations, comme celle de la cinéaste estonienne Leida Laius, découverte via La Cinetek et à qui nous consacrons la première rétrospective en France.
L’idée est de trouver un équilibre entre cinéastes et films d’hier et d’aujourd’hui ?
Le passé éclaire souvent le présent. La rétrospective Youssef Chahine résonne, entre autres, avec la situation dans le monde arabe : son cinéma a été peu, voire pas, montré au festival et la projection de Gare centrale devant les 1 000 spectateurs de La Coursive sera assurément l’un des temps forts de ce FEMA 2026.
L’actualité, c’est aussi de mettre en lumière Diane Keaton, décédée l’an dernier et qui, de mon point de vue, a été peu célébrée malgré une belle filmographie. Et puis d'honorer les talents qui font le cinéma actuel, comme Léa Mysius, avec la présentation de ses trois films, dont Histoires de la nuit, en compétition à Cannes.
Nous avons un rôle de passeurs donc nous souhaitons défendre les œuvres que nous aimons, retrouver des cinéastes que nous apprécions et faire découvrir de nouveaux talents, avec des premiers et deuxièmes films. Nous reprenons d’ailleurs cinq longs métrages de la Semaine de la Critique 2026.

Et ce, sans avoir de section compétitive…
Cela fait partie de l’ADN du FEMA, que nous perpétuons avec Arnaud Dumatin, co-délégué général, depuis que nous en avons pris la direction en 2018. Cela permet de conserver une convivialité à laquelle les cinéastes, comme les spectateurs, sont très attachés. Tous les festivals n’ont pas vocation à remettre des prix. Nous voulons célébrer le cinéma dans sa diversité et sa richesse, avec notamment du muet via les ciné-concerts, et une séance de cinéma expérimental.
De plus, outre celle accordée traditionnellement à l’animation, le documentaire prend, particulièrement depuis « L’Année du Doc » portée par le CNC en 2023 avec la Scam et la Cinémathèque du documentaire, une place de plus en plus importante avec une section dédiée et appréciée, « Au cœur du doc ». Au total, ce sont 200 films présentés sur quelque 300 séances : une programmation riche au service du public qui va apprécier revoir un Tati mais aussi découvrir Leida Laius.
L’une des sections est dédiée aux 80 ans du CNC…
Il nous a semblé nécessaire de réaffirmer l’importance et le rôle si précieux du Centre pour le cinéma national et mondial. Nous mettrons à l’honneur des œuvres bénéficiaires de l’Aide aux Cinémas du Monde (ACM), le FEMA ayant toujours été attentif à ce soutien, avec plusieurs membres de son équipe impliqués dans les commissions. C’est un dispositif essentiel pour permettre à des longs métrages parfois fragiles de se financer, notamment grâce à la France.
Parmi les trente titres inédits ou en avant-premières de la section « Ici et ailleurs », huit composent cette sous-section intitulée « Les 80 ans du CNC - L’Aide aux Cinémas du Monde ». Tous ont déjà été présentés, voire primés, dans des festivals internationaux, comme Cannes, Berlin, Sarajevo, et illustrent une grande diversité des territoires – Kosovo, Thaïlande, Lituanie, Chine –, avec de jeunes réalisatrices (les premiers longs de l’Afghane Shahrbanoo Sadat et de la Kosovare Blerta Basholli) et des talents confirmés, tel que le Russe Andreï Zviaguintsev. Comme cinq autres cinéastes, il sera présent à La Rochelle pour présenter son film.

Quels sont les autres temps forts du festival ?
La présentation de Fjord, la Palme d’or, suivie d’une rencontre avec Cristian Mungiu, mais aussi de Notre salut d’Emmanuel Marre, Prix du scénario à Cannes 2026, dans cette salle de La Coursive qui offre une qualité de projection fabuleuse. Il y aura aussi la clôture, que nous voulons festive et joyeuse, avec la projection de The Party de Blake Edwards (1968) et un concert hommage au compositeur du film Henry Mancini.
Et puis il y a aussi Une journée Javier Bardem, qui va attirer les jeunes. Dès 2019, nous avions eu l’idée d’ouvrir la programmation du festival pour élargir notre public, avec un hommage à Dario Argento. Par la suite, nous avons consacré une journée à Jim Carrey et une rétrospective Louis de Funès, facilitant la venue de familles.
Grâce au développement de la communication - physique comme digitale - du festival, nous parvenons à séduire de plus en plus de jeunes : nous proposons des parcours dédiés pour les lycéens et les étudiants en cinéma, qui rencontrent des professionnels ou vont se familiariser avec le métier de critique. C’est d’ailleurs le sujet d’une table ronde organisée pour les 80 ans du Syndicat Français de la Critique de Cinéma.
Les rencontres sont également au cœur de la programmation du FEMA…
Nous avons développé le volet professionnel depuis quelques années car, bien que nous n’ayons pas de marché, tous les professionnels du cinéma indépendant et Art et Essai se retrouvent à La Rochelle ! Et dans cet esprit de festival public, la plupart des événements sont accessibles à l’ensemble des festivaliers, favorisant la pédagogie sur les enjeux du secteur.
Il y a également les leçons gratuites, qui confirment d’année en année leur engouement, que ce soit celle autour de la restauration des films avec André Labbouz (président de la Commission du son et de la technique) et Tessa Pontaud (Pathé) ; du montage avec le monteur Yann Dedet ; et de la musique avec, cette année, le compositeur Olivier Marguerit et le cinéaste Dominik Moll.
Le FEMA célèbre sa 54ᵉ édition cette année : comment envisagez-vous la suite ?
Nous sommes ravis que, année après année, il y ait de plus en plus de reprises de la sélection du FEMA dans les salles françaises. Nous encourageons ces initiatives, nées pendant le COVID lorsque nous avons été contraints d’annuler le festival. À l’époque, nous avions reçu de nombreux messages d’exploitants souhaitant nous inviter et proposer des cartes blanches autour de la manifestation. Cela avait alors démarré une sorte de « tournée du FEMA » et ces premières collaborations n’ont, depuis, cessé de se déployer.
S’agissant du festival en lui-même, tant que les distributeurs seront présents, nous continuerons à recevoir des propositions, mais pour que le festival conserve sa richesse et sa solidité, il est primordial que nous ayons le budget adapté. L’érosion de nos aides, à l’exception de celle, essentielle, du CNC, nous a forcés, en 2025, à réduire la durée du festival, tout en parvenant à garder le même nombre de séances. Notre principale ressource vient de la billetterie, digitale depuis cette année et qui pourra nous permettre de mieux connaître nos spectateurs.
Pour pallier ces difficultés, nous avons lancé une campagne de mécénat individuel, avec, parmi les donateurs, Christian Louboutin qui nous aide pour la rétrospective Youssef Chahine, tandis que l’éditrice Vera Michalski a pris en charge l’exposition consacrée à Cristian Mungiu dans le cadre de notre partenariat avec le festival Un Week-end à l’Est. Cette campagne a davantage mobilisé le grand public mais nous gardons espoir qu’elle attirera aussi les professionnels, attachés à ce festival.