« La maison des premières fois » : rencontre avec Ava Cahen, Déléguée générale de la Semaine de la Critique

« La maison des premières fois » : rencontre avec Ava Cahen, Déléguée générale de la Semaine de la Critique

08 mai 2026
Cinéma
L’affiche de la Semaine de la Critique 2026 (photo de Manon Clavel et Makita Samba tirée du film « Kika » réalisé par Alexe Poukine)
L’affiche de la Semaine de la Critique 2026 (photo de Manon Clavel et Makita Samba tirée du film « Kika » réalisé par Alexe Poukine) Semaine de la Critique

Avec 1050 films inscrits venus de 106 pays, dont près d’un tiers réalisés par des femmes, la 65ᵉ édition de la Semaine de la Critique confirme que le cinéma mondial est en pleine effervescence. Mais face à cette abondance, comment choisir les films qui seront projetés pendant la quinzaine cannoise ?


Pour la Déléguée générale de la Semaine de la Critique Ava Cahen et son comité de sélection, composé de six membres, le processus pour construire une sélection est à la fois rigoureux et profondément humain. Pendant plusieurs mois, de décembre à avril, les films sont visionnés, débattus, défendus. Certains sont vus individuellement, d’autres collectivement, selon les affinités, les regards ou les zones géographiques favorites de chacun.

« Il n’y a pas de hiérarchie, mais de vraies discussions », explique Ava Cahen. Lorsqu’un film interpelle, un second regard est alors sollicité. Une shortlist se construit, semaine après semaine, jusqu’à faire émerger une sélection finale pensée comme un tout : « Des films qui vont se faire du bien les uns aux autres, qui racontent des choses singulières du cinéma ».

La maison de l’émergence

L’ADN de la Semaine de la Critique est clair : être « la maison des premières fois ». Premiers ou seconds films, la sélection met en avant des œuvres fragiles, mais traversées par une nécessité. « Les premiers films sont l’endroit où on parle de soi », rappelle Ava Cahen. Un espace où s’inventent de nouvelles formes et de nouveaux récits.

Cette année encore, la compétition reflète cette ambition : cinq premiers films sur sept, et une majorité de réalisatrices. Au total, sur les onze longs métrages sélectionnés, six sont réalisés par des femmes. Une répartition qui n’est pas le fruit d’un quota, mais d’une évolution profonde. « Les femmes prennent davantage leur place, elles ne s’excusent plus d’avoir du talent », observe la Déléguée générale. La part de films réalisés par des femmes est ainsi passée de 24 % à 30 % parmi les propositions reçues.

Mais au-delà des chiffres, il s’agit surtout d’une question de regards : « Nous avons envie de voir des images qui manquent ». Comme avec Viva (Alive), premier long métrage de la réalisatrice espagnole Aina Clotet, une comédie douce-amère racontant l’éveil du désir d’une femme après un cancer. Pour Ava Cahen, ce type de récit est encore trop rare et pourtant universel : « C’est devenu comme une évidence de le sélectionner ».

Un cinéma qui s’ouvre au monde

Autre marqueur fort de cette édition : son ouverture géographique. Pour la première fois, des films venus du Kosovo et du Yémen intègrent la compétition. Deux territoires rarement représentés, mais où émergent aujourd’hui de nouvelles voix.

Al Mahattah (The Station), de la cinéaste écosso-yéménite Sara Ishaq, se déroule dans une station-service devenue refuge pour femmes et aborde la lutte contre le patriarcat avec humour. Un mélange de ton et de sujet qui a immédiatement séduit le comité. Quant au film kosovar de la réalisatrice Blerta Basholli, Dua, il explore l’adolescence en temps de guerre, offrant une perspective intime sur une histoire encore peu représentée à l’écran.

« Il y a des territoires qui explosent cinématographiquement », souligne Ava Cahen, citant notamment l’Espagne, l’Asie du Sud ou certaines régions d’Afrique. Grâce aux coproductions internationales, souvent françaises, ces cinéastes trouvent aujourd’hui des moyens de faire exister leurs films.

Ava Cahen, Déléguée générale de la Semaine de la Critique
Ava Cahen, Déléguée générale de la Semaine de la Critique Aurélie Lamachère

Entre exigence et découverte

La Semaine de la Critique revendique une exigence artistique forte : tous les films sélectionnés doivent « avoir les épaules pour être à Cannes ». Mais cette exigence ne s’oppose pas à la prise de risque, elle la nourrit. C’est aussi ce qui permet le retour du documentaire en compétition avec Tin Castle (Irish Travellers) du réalisateur franco-irlandais Alexander Murphy, ou encore une cérémonie d’ouverture sous le signe de l’animation avec In Waves de Phuong Mai Nguyen, une première dans l’histoire de la manifestation. Autant de signaux envoyés à l’industrie : les frontières entre les formes s’estompent et les récits se diversifient.

Accompagner, plus que révéler

Plus qu’un simple label, la sélection est pensée comme un accompagnement. « Un film, pour exister, ne doit pas seulement être sélectionné, il doit être vu », insiste Ava Cahen. La Semaine de la Critique se conçoit comme un espace de protection pour ces œuvres naissantes, un « safe space » où les cinéastes sont soutenus, pendant le festival mais aussi après, dans leur parcours.

Car si la sélection peut être un tremplin, elle n’est pas une fin en soi : elle participe à une chaîne de transmission. Des cinéastes passés par la Semaine de la Critique rejoignent ensuite la sélection officielle du Festival de Cannes, preuve que ces premières œuvres peuvent trouver un écho plus large. Cette année, la réalisatrice française Léa Mysius entre par exemple en Compétition officielle avec Histoires de la nuit, neuf ans après avoir présenté Ava à la Semaine de la Critique.

Mais c’est également un incubateur de talents. Avec l’Atelier Next Step, la Semaine accompagne chaque année des réalisateurs et réalisatrices de courts métrages sélectionnés dans le développement de leur premier long métrage. C’est ainsi que la cinéaste chinoise ZOU Jing s’est vu attribuer le Prix Next Step HILDEGARDE 2024 pour son film Wu ming nü hai (A Girl Unknown), qu’elle présente cette année en compétition.

Un lieu pour élargir les imaginaires

La Semaine de la Critique revendique un rôle essentiel : celui de passeur. « Nous voulons élargir nos imaginaires avec ces films », résume Ava Cahen. Pas de ligne politique affichée, pas de quotas imposés, mais une attention constante à ce qui émerge, à ce qui bouge, à ce qui n’a pas encore été vu. Et c’est peut-être là que réside la véritable diversité de cette sélection : non pas dans une logique de représentation, mais dans une volonté de faire exister des récits singuliers.

La sélection 2026 de la semaine de la critique