Vous avez débuté votre carrière d’actrice en 2009. Qu’est-ce qui vous a poussé à passer à la réalisation, six ans plus tard ?
Bérangère McNeese : Je dirais qu’il y a eu un double mouvement. D’abord une envie de fond : écrire des récits qui me parlent alors qu’à cette époque, j’avais l’impression que ma propre expérience n’était pas vraiment représentée dans l’immense majorité des films que je voyais. Ensuite, le fait qu’on me donnait beaucoup à jouer les « filles de », les « copines de ». Je ne me plains pas du tout, je suis très contente d’avoir pu travailler si jeune, mais j’avais envie de maîtriser un peu plus ce que pourrait raconter mon parcours. En tant qu’actrice, on est tributaire des autres, et je ne pense pas avoir une personnalité qui l’aurait supporté sur le long terme. En tournant mon premier court métrage, j’ai découvert le travail collectif, et ça m’a tout de suite plu.
Le Sommeil des amazones (2015) mettait en scène une ado de 18 ans qui, après avoir eu une aventure avec un professeur, s’enfuyait de chez elle et se réfugiait dans une petite communauté de femmes. On y voit forcément un lien direct avec Les Filles du ciel…
BM : Complètement, tout comme mon autre court métrage Matriochkas (2019) où je dirigeais pour la première fois Héloïse Volle que je retrouve dans Les Filles du ciel. L’adolescence, cette bascule de l’enfance à l’âge adulte me passionne. Ce n’est pas une page qui se tourne d’un coup. Ce sont des changements très intimes, qui se révèlent au reste du monde et que nous voyons parfois d’abord dans les yeux des autres avant de les voir dans les siens. Ce rapport aux autres qui change m’a toujours bouleversée. Ça peut créer de la colère. Mais je vois aussi des femmes qui arrivent à prendre le pouvoir dessus. C’est ce que j’ai voulu raconter dans Les Filles du ciel en déclinant ce que racontait Matriochkas dans un rapport plus sororal : quelque chose qui porte mais qui peut aussi enfermer. Au fil des années, de plus en plus de témoignages de femmes ont permis un changement de regard sur cette question.
Le grand défi de l’écriture était-il de réussir à épouser ces évolutions sociétales ?
BM : Il fallait essayer d’avoir toujours un temps d’avance dans ce que nous allions raconter plutôt que de courir après quelque chose. Pour vous donner un exemple concret, la première version du scénario traitait de l’utopie de la sororité. Mais je me suis rendu compte que cette notion était de moins en moins inédite, et j’ai eu envie de creuser le sujet. D’accord, des femmes vivent ensemble et s’aiment… mais ensuite ? Qu’est-ce que cela implique ? Qu’est-ce que cela provoque chez chacune ?
Pierre-Emmanuel, comment avez-vous repéré Bérangère McNeese ?
Pierre-Emmanuel Fleurantin : Grâce à Matriochkas. Un véritable coup de cœur ! J’y découvre une réalisatrice avec une vraie personnalité dans sa manière de raconter les choses, de placer sa caméra, une direction d’acteurs très juste, une capacité à créer de l’émotion sans forcer le trait. Je contacte donc assez vite son agent. Bérangère est belge et je comprends qu’il n’y a pas encore de producteur français associé à son futur projet. Je lui propose donc de développer ce long métrage ensemble.
BM : Après Matriochkas, j’ai rencontré plusieurs producteurs qui avaient envie que je le développe pour en faire un long métrage. Mais ça ne m’intéressait pas vraiment. Vu le temps que prend la fabrication d’un film, je n’avais pas très envie de ressasser la même chose, même s’il y a évidemment des similarités entre ce court et Les Filles du ciel. Ce qui m’a plu chez Pierre-Emmanuel, c’est sa capacité à produire des films compliqués, à aller au bout de projets dont on pourrait penser sur le papier qu’ils ne verront jamais le jour et de les porter loin. Je pense à Deux de Filippo Meneghetti qui a remporté le César du meilleur premier film en 2021 avant de représenter la France aux Oscars. Emmanuel est un producteur qui ne lâche pas ses projets. Et ça me rassurait. Parce que, dès le départ, je voulais tourner avec des comédiennes encore inconnues.
PEF : J’ai aimé ce pari de produire un film qui allait mettre en avant de nouveaux visages. Aujourd’hui, on parle beaucoup des nouveaux talents du cinéma, encore faut-il leur donner de la place.
BM : C’était vraiment essentiel pour moi. J’aurais trouvé un peu indécent de raconter l’histoire de jeunes femmes vivant dans une forme de précarité avec des égéries Chanel. Ce n’est pas une question de valeur mais de projection. Comme spectatrice, ce qui me plaît le plus au cinéma, c’est le rapport aux personnages. Pouvoir marcher dans leurs pas et y croire. J’ai travaillé avec plusieurs directeurs de casting, dont Mohamed Belhamar qui est spécialisé dans la découverte de nouveaux visages. À l’exception d’Héloïse pour qui j’ai écrit et dont le personnage porte son prénom. Elle avait passé le premier casting de sa vie à 14 ans pour Matriochkas qui a aussi été son premier tournage. Nous sommes très proches depuis, et il y a entre nous un rapport d’immense confiance. Elle me touche aussi parce que je me reconnais un peu en elle à son âge. Elle n’a pas énormément confiance en elle. Pouvoir lui insuffler cette confiance – qui m’a peut-être manqué à cet âge-là – me fait du bien.
Ce manque de visages connus a-t-il été un obstacle au financement du film ?
PEF : Pas du tout. Dès que Bérangère a commencé à écrire, j’ai mis en place une coproduction avec la Belgique. Elle était très attentive à la féminisation globale du film et m’a demandé d’intégrer une coproductrice. En l’occurrence, Annabella Nezri. En parallèle, je suis allé voir Memento, qui a tout de suite accepté de distribuer le film, alors qu’il s’agissait d’un premier long métrage porté par quelqu’un qui n’était pas encore identifié, avec des actrices inconnues – même Shirel Nataf qui n’avait pas encore joué dans Ma frère.
Qu’est-ce qui les a accrochés selon vous ?
PEF : Ils ont été sensibles à la même chose que moi : le rapport à la sororité. La manière dont le film parle de ces adolescentes, avec quelque chose de très vrai, très vivant, parfois drôle. C’est aussi une coming-of-age story, un véritable récit d’émancipation au sein de la famille qu’on se choisit. Il y a une vraie fraîcheur, de la beauté, de la douceur et de la tendresse dans cette sororité. Ce sont des filles fortes, libres, qui avancent la tête haute. Mais en même temps, on y lit une réflexion sur le fait qu’appartenir à un groupe peut aussi faire perdre une forme de liberté. Je trouve que Bérangère s’inscrit dans un mouvement de récits portés par des femmes qui racontent une évolution de la société, des mœurs, et précisément de la place des femmes. Avec un regard plein de nuances, de questionnements.
Qui d’autre va vous accompagner ?
PEF : Nous avons eu la chance que Canal+ nous rejoigne. Puis nous avons obtenu des financements de la Région Hauts-de-France via Pictanovo, des Soficas. En Belgique, aussi, le projet a bien été soutenu car Bérangère y est identifiée comme figure de proue de la nouvelle génération.
Qui dit coproduction avec la Belgique, dit équipe franco-belge…
PEF : Exactement, côté français, il y avait notamment la cheffe décoratrice Esther Mysius, mais Bérangère a aussi gardé son équipe proche, pour certains présents depuis le premier court, comme Olivier Boonjing, son chef opérateur, avec qui elle a développé à l’image cette mise en scène qui me fait beaucoup penser à un cinéma réaliste, naturaliste, à l’anglaise.
BM : Avec Olivier, nous nous connaissons par cœur. Au-delà d’être un grand professionnel, j’aime sa capacité à se plier complètement au cadre qui lui est donné. Comme il a pu le faire dans Rien à foutre (Emmanuel Marre et Julie Lecoustre, 2020), par exemple. Pour Les Filles du ciel, la question centrale était : comment filmer l’intimité ? À l’intérieur de l’appartement, il peut y avoir de la nudité mais il fallait qu’elle ne soit jamais sexualisée. L’idée a été de montrer les peaux, dans une forme de tendresse ou d’abandon. Et surtout de ne jamais placer la caméra à un endroit où l’on regarde autre chose que ce ressenti. Il y avait aussi ce défi de ne pas sexualiser ces adolescentes qui, elles, se sexualisent quand elles vont en boîte. Pour ça, nous filmons beaucoup le regard des clients. Et ce sont elles qui gardent le pouvoir. Sauf Héloïse, qui ne sait pas encore très bien comment se positionner.
Comment se traduit cette intimité dans votre manière de diriger vos comédiennes dans ces scènes-là ?
BME : Tout commence par les répétitions où il faut apprendre à se connaître et voir comment chacune fonctionne, où je perçois qui se sent à l’aise et qui l’est moins. Ensuite, sur le plateau, je fais des prises très longues. Toute l’équipe technique est consciente que le jeu doit l’emporter sur le reste. Nous tournons parfois quinze ou vingt minutes sans nous arrêter. Mais pour que tout cela prenne corps, il faut évidemment un cadre de confiance absolue. Nous communiquons beaucoup. Je vérifie souvent : « Est-ce que ça va ? », en prenant chacune à part. C’est un petit film, avec toutes les contraintes de temps et de budget, mais la chose essentielle pour moi est que tout le monde se sente bien. Je ne veux rien prendre aux actrices qu’elles n’ont pas envie de donner. Je ne veux pas provoquer l’accident. Je n’ai pas envie de capturer quelqu’un qui s’effondre parce qu’il est fatigué ou dépassé. Jouer est un métier, et même si elles sont débutantes ou presque, elles veulent toutes faire ce métier.
Les Filles du ciel a-t-il beaucoup évolué au montage ?
PEF : Énormément. Nous avons même supprimé toute une boucle du scénario et aussi retiré certains éléments plus durs pour rendre le film davantage lumineux. Mais ce sont de vrais choix de réalisatrice, et non pas une décision imposée par le producteur ou le distributeur. Je pense que c’était une très bonne décision. J’ai eu un vrai plaisir à échanger avec Bérangère à chaque étape, de l’écriture jusqu’à la postproduction. C’est quelqu’un avec qui le dialogue est constant, fluide. Nous avons, je crois, formé un vrai duo.
LES FILLES DU CIEL
Réalisation et scénario : Bérangère McNeese
Production : Paprika Films
Distribution : Memento
Ventes internationales : Be For Films
Sortie le 25 mars 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Avance sur recettes après réalisation, Aide au développement d'œuvres cinématographiques de longue durée, Fonds images de la diversité (aide à la distribution), Aide sélective à la distribution (aide au programme 2025)