Quand le cinéma français prend la route

Quand le cinéma français prend la route

01 juillet 2022
Cinéma
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En Roue libre (c) Memento Distribution
En Roue libre Memento Distribution

À l’occasion de la sortie du premier long métrage En roue libre de Didier Barcelo, avec Marina Foïs et Benjamin Voisin, retour sur cinq films français qui, depuis cinquante ans, ont fait de la route et du bitume leur terrain de jeu.


Trafic de Jacques Tati (1971)

En 1967, le film Playtime a subi un échec public qui, au vu des investissements consentis, a mis Jacques Tati sur la paille. Le cinéaste doit donc revoir ses ambitions artistiques à la baisse et envisage au départ son nouveau projet, Trafic, comme un téléfilm. On y retrouve Monsieur Hulot qui accompagne le dessinateur d’une voiture française révolutionnaire au salon automobile d’Amsterdam, pour lui servir d’interprète et préparer le stand.

Jacques Tati s’appuie également sur les critiques de Playtime afin de développer un scénario plus immédiatement lisible, qui refait de Hulot un personnage central de l’histoire. Le téléfilm devient film grâce au soutien d’Alec Wildenstein, éleveur de chevaux et marchand d’art, pour ce qui restera son seul investissement dans l’industrie cinématographique avec, en contrepartie, la présence de sa petite amie d’alors, Maria Kimberly, au générique : elle y tient le rôle de l’attachée de presse. Fidèle à la grande inventivité du réalisateur, ce road-movie entre Paris et Amsterdam inspire à Tati quelques scènes mémorables, dont un carambolage où les différentes voitures impliquées semblent danser comme dans un ballet à l’écran.

Sans toit ni loi d’Agnès Varda (1985)

Quand elle se lance dans ce film qui retrace les deux derniers mois d’errance d’une jeune vagabonde retrouvée morte de froid dans un fossé, Agnès Varda l’imagine et le construit comme un hommage à Nathalie Sarraute, figure fondatrice du Nouveau Roman aux côtés d’Alain Robbe-Grillet et Michel Butor. La déambulation tragique de son héroïne se situe en effet en permanence à mi-chemin entre documentaire et fiction, la cinéaste construisant son scénario en s’appuyant sur différents récits d’errance recueillis auprès de SDF de la gare de Nîmes ou en rétribuant une jeune routarde qu’elle avait prise en stop pour ses anecdotes, afin de parsemer le récit – qu’elle accompagne de sa voix off – de détails les plus précis possible. Rythmé par treize travellings filmés de manière identique, de droite à gauche, Sans toit ni loi raconte aussi, à travers le destin tragique de son héroïne, les prémices de la désertification à venir des campagnes françaises. Lion d’or à Venise en 1985, il restera comme le plus gros succès en salles d’Agnès Varda et vaudra à son interprète principale, Sandrine Bonnaire, le César de la meilleure actrice un an plus tard. 

Western de Manuel Poirier (1997)

Né au Pérou, Manuel Poirier a multiplié les métiers (manutentionnaire sur des chantiers, éducateur…) avant de se lancer dans le cinéma avec La Petite Amie d’Antonio (1992). Mais c’est avec Western, une histoire d’amitié entre un Espagnol et un émigré russe qui se rencontrent par hasard en marchant sur les routes de Bretagne, que le cinéaste change de catégorie et devient populaire. Une première sélection à Cannes, couronnée par un prix du Jury et plus d’un million d’entrées sont venus saluer ce road-movie pas comme les autres : un voyage en pays Bigouden sur un rayon de quelques kilomètres qui raconte avec justesse le quotidien de la France des années 1990. Loin du bruit des villes, Poirier confirmait ici son talent à raconter le quotidien des campagnes, dans un territoire cinématographique situé quelque part entre Pascal Thomas et Maurice Pialat. Il propulsait aussi sous le feu des projecteurs les comédiens Sergi López et Sacha Bourdo.  

Aaltra de Benoît Delépine et Gustave Kervern (2004)

Alors que Benoît Delépine avait fait son deuil du cinéma après l’échec de son premier long métrage Michael Kael contre la World News Company (1998), sa rencontre avec Gustave Kervern va changer la donne. En effet, après quatre ans de collaboration dans le cadre de Groland sur Canal+, le duo va donner naissance à son premier long métrage. Un ovni cinématographique qui raconte le périple de deux handicapés moteurs, bien décidés à se rendre en Finlande demander des comptes au patron de la société fabriquant les bennes agricoles responsables de l’accident qui leur a coûté leurs jambes. Ce projet atypique est porté financièrement par un homme qui ne l’est pas moins, Vincent Tavier, le producteur de C’est arrivé près de chez vous (1992), grand ami de l’entarteur Noël Godin, qui trouvera une grande partie des 150?000 euros du budget chez un mécène flamand alors même que le scénario est totalement flou. Delépine et Kervern finiront par écrire ses 30 pages quasiment sans dialogue deux semaines avant le tournage ! Celui-ci ne durera qu’un mois et débutera par une scène avec Benoît Poelvoorde qu’au grand dam de leur producteur, Delépine et Kervern choisiront de filmer de dos, avant de céder pour une prise de face qui sera rendue inutilisable suite à un problème technique. L’un des mille et un aléas d’un tournage où le cinéaste Aki Kaurismäki (Le Havre, L’homme sans passé…), casté pour interpréter le constructeur finlandais, s’est un temps désisté, provoquant des sueurs froides aux réalisateurs, avant d’être bien présent le jour du tournage de sa scène dans son village natal, but du périple des deux antihéros campés par Delépine et Kervern. Aaltra est tourné en noir et blanc, sous influence totalement revendiquée du Freaks de Tod Browning (1932). Cette lumière est signée par Hugues Poulain qui n’a cessé depuis d’accompagner les projets du tandem.

En roue libre de Didier Barcelo (2022)

C’est l’envie de mêler comédie, huis clos en mouvement et paysages qui a conduit Didier Barcelo à développer (avec Marie Deshaires) ce road-movie singulier centré sur un duo totalement hétéroclite, campé par Marina Foïs et Benjamin Voisin, le tout récent César de la révélation masculine pour Illusions perdues. En roue libre retrace les mésaventures de Louise, qui, terrassée par une attaque de panique, se retrouve un matin prise au piège dans sa propre voiture, bientôt volée par Paul qui l’embarque malgré lui dans sa fuite. 

L’autre vedette de cette comédie est bien évidemment la voiture avec laquelle les deux personnages sillonnent le pays. Après avoir un temps envisagé une Twingo ou une Clio, type de véhicule dans lequel il voyait spontanément son héroïne circuler, Didier Barcelo a finalement opté pour une Volvo 240 Break. Et ce, pour une raison très pragmatique : faciliter sa tâche et celle de son directeur de la photo, Christophe Beaucarne, avec un habitacle plus grand pour y glisser une caméra et pouvoir trouver plus d’angles. Une voiture qu’il a totalement relookée pour l’occasion, de l’extérieur (en la repeignant couleur moutarde) à l’intérieur afin qu’elle puisse accompagner l’évolution du personnage de Louise : un véhicule vécu d’abord comme une prison avant de devenir un cocon réconfortant. 

 

En roue libre

En roue libre de Didier Barcelo

Réalisation : Didier Barcelo.
Scénario : Marie Deshaires et Didier Barcelo.
Photographie : Christophe Beaucarne.
Musique : Peter von Poehl.
Montage : Juliette Welfing et Camille Delprat.
Production : The Film, Anomalie Films, Memento Production.
Distribution : Memento Distribution.
Ventes internationales : Elle Driver.

Soutien du CNC : Aide à la création de musiques originales