Pourquoi vous êtes-vous intéressé à la question de l’immigration des mineurs non accompagnés ?
Thomas Ellis : Quand je suis revenu en France après avoir vécu quinze ans en Inde, j’ai été frappé par la manière avec laquelle l’immigration était abordée dans les médias, et notamment par l’amalgame quasi systématique entre immigrés et délinquants. De retour chez moi, à Marseille, j’ai demandé l’autorisation d’une association, qui s’occupe de l’accueil de ces mineurs non accompagnés, de rentrer dans les centres de mise à l’abri et d’assister aux évaluations. Ils se sont concertés pendant deux mois avant de me donner le feu vert ! De là, j’ai eu le droit pendant dix jours à une immersion dans tous les services, mais sans filmer, sans prendre de photos, sans écrire d’articles. J’ai été touché par ces gamins qui arrivaient seuls et sans parents dans ma ville. J’ai rencontré des centaines de jeunes devant étudier la langue française et apprendre un nouveau métier dans le but d’écrire une nouvelle page de leur vie. Cette expérience m’a confirmé qu’il y avait un sujet à creuser sur cette détermination dont personne ne parlait.
Comment ce documentaire a-t-il concrètement vu le jour ?
Malheureusement, le projet a été mis en pause lors de l’épidémie de Covid-19. Ce n’est qu’à la fin de cette période, en 2020, que j’ai mis en place des ateliers d’écriture, de jeu, de danse un week-end par mois. Ces temps créatifs n’avaient pas pour objectif de déboucher sur un film, ils représentaient surtout un moyen de créer une relation ludique avec ces jeunes, afin de mieux les connaître. Durant deux ans, cette initiative a nourri mon travail : ils se sont souvent confiés à moi, ce qui m’a permis de comprendre leur histoire autrement que si nous avions uniquement eu des interactions de « filmeur » à « filmés ».
À partir de février 2021, j’ai commencé des repérages plus longs qui ont duré un an et demi. J’ai exploré des dizaines de foyers, des hôpitaux… Je suis allé au tribunal et j’ai également eu l’autorisation de l’Éducation nationale pour visiter des classes allophones UPE2A [Unité pédagogique pour élèves allophones nouvellement arrivés, NDLR] de collèges et de lycées. Ce travail m’a non seulement permis d’assimiler l’expérience globale de ces mineurs, mais également de rencontrer les dirigeants de toutes ces structures. J’ai pu me présenter et expliquer mon projet, pour que le jour où je commence le tournage – obtenir l’autorisation de l’Aide sociale à l’enfance pour filmer les mineurs a pris un an et demi – tout le monde soit à l’aise avec le processus documentaire.
De quelle manière s’est mis en place votre dispositif documentaire avec les cinq jeunes de votre film ? Ont-ils fait preuve de résistance face à la caméra ?
Durant les ateliers, j’ai fait la connaissance de deux adolescents : Junior en 2019 et Aminata en 2021. Quand j’ai commencé à tourner en 2022, je connaissais le premier depuis trois ans et la seconde depuis un an. Une confiance s’était donc déjà installée. Pendant le tournage, j’ai rencontré Khalil ainsi que les frères Abdoulaye et Tidiane, le jour de leur arrivée à Marseille.
Passer beaucoup de temps avec des mineurs non accompagnés avant eux m’a sûrement permis d’adopter le bon comportement, la bonne manière de parler, et de les mettre en confiance. Je leur ai notamment fait comprendre qu’ils avaient la possibilité de se retirer du projet au bout d’un jour, deux semaines ou même un an de tournage, s’ils ne ressentaient plus l’envie d’y participer. Mais ils se sont tous révélés particulièrement à l’aise face à la caméra. Les adolescents aujourd’hui n’ont aucun mal à se filmer, c’est presque naturel pour eux.
À quel moment votre processus d’écriture s’est-il mis en place ?
Dès le départ afin de déposer les demandes d’aides. Mais toutes ces phases d’écriture sont assez contre-intuitives. Tout va bien est un documentaire. Je n’avais donc aucune idée précise de la manière dont les évènements allaient se dérouler. J’avais surtout en tête des moments clés : l’appel avec les parents, le bac, le premier jour d’école, les allées et venues au tribunal ou au commissariat… Ces phases d’écriture m’ont permis de coucher sur papier des étapes cruciales du film, mais c’est plutôt au contact des jeunes que la ligne conductrice du film autour des sensations est née. Très vite est venue l’idée de centrer le récit autour de leurs rêves, leurs peurs, leurs cauchemars.
Comment cet aspect s’est-il concrétisé au montage ?
J’ai un parcours de journaliste, de producteur mais aussi de réalisateur de reportages pour la télévision. J’ai donc filmé de nombreuses séquences en pensant qu’elles seraient essentielles pour la compréhension du film. Mais je me suis retrouvé avec 350 heures de rushes ! J’ai appris au fur et à mesure du tournage que, dans un documentaire pour le cinéma, il est plus important de retranscrire les émotions que les informations. Le montage a été un processus de suppression qui a duré six mois. Pour parvenir à un film choral qui dure 1 h 30 maximum, il a fallu enlever toutes les scènes superflues qui empêchaient d’entrer directement dans l’affect, même si cela impliquait de ne pas saisir tout le contexte au premier abord. La difficulté a été de choisir les moments où le spectateur s’attache aux cinq personnages mais comprend juste ce qu’il faut de leur situation, de sorte que les scènes se fassent écho les unes aux autres. Le film tel qu’il se présente aujourd’hui est la version 38 du montage !
Tout au long du film, une place conséquente est accordée au son et permet d’évoquer les traumatismes de ces jeunes de manière moins frontale. Pourquoi ce choix ?
Le son était justement l’un des outils que j’avais en main pour évoquer les émotions des personnages. Il permet de passer du monde réel au monde intérieur, de toucher à leur sensibilité. Nous avons eu l’idée de créer une bande-son dans laquelle la musique et le sound design ne feraient qu’un. Il fallait que ce soit organique, de sorte que les bruits et les sensations du réel – tels que le son d’un verre qui se brise ou les pas de quelqu’un qui descend les escaliers – deviennent des éléments musicaux. J’ai donc travaillé les partitions avec la compositrice Jeanne Susin. Nous avons également eu la chance que l’Orchestre philarmonique de l’Opéra de Marseille accepte de participer à cette création sonore. Quarante-trois musiciens ont créé le thème du film ! La musique classique contemporaine nous a permis de créer des sons presque irréels.
Par exemple, dans la scène d’introduction du film qui se déroule sous l’eau, il y a comme un bruit grinçant de mouette qu’on égorge : ce sont les violons qui le produisent, grâce au Seagull Effect. Nous avons également demandé aux contrebassistes de caresser leurs instruments pour se rapprocher au mieux d’une sensation de vent au moment où Junior entre dans le brûloir. Les musiciens des instruments à vent ont quant à eux tapé sur les touches sans souffler. Ce tapotis étrange s’entend lorsque Aminata met la tête sous l’eau à la piscine, comme un voyage terrifiant qui revient par petites touches. Jeanne Susin a complété cette matière sonore de moments musicaux basés sur un thème modal. Contrairement à la musique occidentale tonale, la musique orientale ou africaine est modale : elle ne repose pas sur un thème rythmique précis mais peut accélérer ou ralentir à tout moment. Outre rappeler les origines des personnages, ce choix reflétait l’envie d’une mélodie à la fois dynamique, comme la force de l’adolescence, et légèrement mélancolique, à l’image de leur voyage.
Pouvez-vous détailler votre démarche derrière cette scène d’introduction, en immersion sous l’eau, dont vous parliez plus haut ?
À Marseille, la mer est visible à tous les coins de rue. Or, je savais très bien qu’elle avait une signification importante pour ces jeunes. Elle représente une traversée souvent traumatisante. Que ce soit l’administration, la police, les enseignants, les copains : tous les interrogent sur les conditions dans lesquelles ils sont arrivés jusqu’ici. Des questions finalement assez obscènes sur un évènement très douloureux, donc je n’ai pas voulu en faire le sujet de mon film. Seule m’intéressait leur histoire à partir du moment où ils ont mis les pieds à Marseille. Mais je ne pouvais pas effacer complètement ce voyage qui les hante. Il suffisait simplement de l’évoquer différemment. J’ai donc utilisé des images de Khalil et de ses amis qui se baignent comme préambule du film, un moyen pour moi de mettre le spectateur sous l’eau pendant 1 min 30 afin qu’il ressente ce qu’ont pu vivre ces jeunes. Évidemment, la mer infuse l’entièreté du film : traumatisante au début, elle se transforme petit à petit en horizon des possibles.
Quelles ont été les réactions des jeunes lors du visionnage du film ?
Nous voulions qu’ils soient les premiers spectateurs du film et qu’ils puissent me faire des remarques. J’ai organisé un premier visionnage avec Aminata, puis un second uniquement avec les garçons. C’était impressionnant pour eux, je voyais notamment Khalil s’enfoncer dans son siège dès qu’il apparaissait à l’écran ! Après l’avoir revu plusieurs fois en présence de leurs copains du foyer, je crois qu’ils en sont fiers. Ils m’ont dit qu’ils trouvaient le film très « chic ». C’est la plus belle des récompenses. Je souhaitais faire un documentaire qui puisse intéresser les jeunes. Les retours lors des avant-premières scolaires ont été unanimes : qu’ils soient issus du public ou du privé, du général ou du professionnel, tous les adolescents adorent. Je ne m’attendais pas à ce que la nouvelle génération, qui n’a pas l’habitude de regarder ce genre de documentaires au cinéma, soit autant touchée.
TOUT VA BIEN
Réalisation : Thomas Ellis
Production : Unité
Distribution : Jour2Fête
Sortie le 7 janvier 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Avance sur recettes après réalisation, Aide à la création de musiques originales, Fonds Images de la diversité (écriture et développement)