Mounia Meddour : « J’ai Papicha en moi depuis 15 ans »

Mounia Meddour : « J’ai Papicha en moi depuis 15 ans »

09 octobre 2019
Cinéma
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Papicha
Papicha The Ink Connection - High Sea Production - Tayda Film - Scope Pictures - Tribus P Films - Centre algérien de développement du cinéma (CADC) - Caleson - Same Player - avec le soutien du Fonds Impact

Découvert à Cannes dans la section Un Certain Regard et plusieurs fois primé au festival d’Angoulême, Papicha met en scène une étudiante férue de stylisme confrontée à la montée de l’islamisme dans l’Algérie de la fin des années 90. Sa réalisatrice raconte les coulisses du tournage de ce premier long métrage largement autobiographique.


Qu’est-ce qui vous a donné envie de parler de l’Algérie des années 90 pour votre premier long métrage ?

Mounia Meddour : Papicha est un récit semi-autobiographique. J’ai vécu en Algérie où j’étudiais le journalisme durant cette décennie noire. Avec Papicha, je voulais décrire le quotidien des étudiantes dans une cité universitaire et évoquer le contexte de cette période avec la montée graduelle de la violence. Mais je tenais à raconter ces événements tragiques comme j’ai pu moi-même les vivre. Du point de vue d’une jeune fille de 18 ans, Nedjma. A cette époque, en dehors des bilans d’attentats, on savait finalement peu de choses sur ce qui se passait. Mon ambition était de montrer ces boules d’énergie qui survivent au sein d’une société meurtrie. Ces jeunes femmes qui résistent en continuant d’être elles-mêmes et d’agir comme si le danger n’existait pas autour.

Malgré la violence des situations, la noirceur des événements que vous racontez, on sent la volonté d’aller vers la lumière. Pourquoi ce parti pris ?

J’ai choisi à dessein une héroïne jeune, pleine de fougue, qui cherche à trouver un peu d’espoir et de liberté partout où elle peut. Et comme on suit cette histoire à travers elle, elle confère une certaine légèreté à ces années noires. Mais cette légèreté n’est possible que parce que j’ai aujourd’hui le recul nécessaire sur cette décennie. Ce film, je l’ai en moi depuis 15 ans ; le temps nécessaire pour pouvoir évoquer cette période de manière sereine et de ne pas tomber dans quelque chose d’extrêmement dramatique. Pour être claire, je ne voulais pas d’un film « prise de tête ». Moi qui viens du documentaire, j’aurais pu traiter ce sujet par ce biais-là, mais je tenais à passer par la fiction pour tendre vers quelque chose de plus universel avec l’ambition que chacun - quelle que soit sa nationalité, sa culture ou sa langue – puisse s’identifier à mes héroïnes.

Le recul peut aussi être un piège : regarder les années 90 par le prisme des années 2010 peut détourner les situations, écorcher le sens de l’Histoire. Vous aviez conscience de cet écueil ?

Tout à fait. Mais j’avais des armes pour l’éviter. Le fait d’avoir vécu 20 ans en Algérie et 20 ans en France, comme celui d’avoir été formée par l’école du documentaire. J’y ai appris à choisir un point de vue fort, à capter la réalité et l’authenticité. Donc je savais que j’allais éviter l’écueil que vous évoquez. Par contre, la forme de Papicha est, elle, influencée par des films récents. Notamment par le travail d’Alejandro González Iñárritu dont je suis une grande admiratrice : chez lui coexistent en permanence une force dans le traitement des sujets et une puissance visuelle. Il offre à chaque fois une fenêtre sur le monde mais avec une poésie infinie. Pour moi, le cinéma sert à ça.

Etait-ce compliqué de trouver l’héroïne de ce film aussi personnel ?

Nedjma est un personnage pétri de contradictions. Vulnérable et fragile d’un côté. Déterminée et forte de l’autre. Trouver la perle rare capable de jouer ces sentiments contraires avec une totale fluidité fut effectivement un défi. J’ai auditionné beaucoup de jeunes filles avant de rencontrer Lyna Khoudri. Et là, ce fut une évidence. J’ai immédiatement été frappée par son immense talent et sa grande capacité de travail. Mais aussi par son parcours personnel qui la rapprochait du personnage : Lyna est la fille d’un journaliste qui a dû fuir l’Algérie et a rencontré sa femme dans l’université où nous avons tourné. Quand j’ai su que Lyna serait mon héroïne, le montage financier est devenu un cauchemar car personne n’y croyait. Une période sensible, une réalisatrice sans expérience dans le long métrage, un casting sans nom connu, un tournage en Algérie : ce fut un parcours du combattant… qui continue d’ailleurs. La sortie de Papicha en Algérie vient d’être brutalement annulée. Mais je fais confiance à la débrouillardise de ses habitants ! (rires) J’ai d’ailleurs déjà reçu des messages de jeunes Algériens qui sont parvenus à le voir…

Papicha, en salles ce mercredi 9 octobre, a bénéficié du soutien au scénario (aide à l'écriture), de l’aide sélective à la distribution (aide au programme) et de l’aide sélective à l'édition vidéo (aide au programme) du CNC.