Aux origines de Porco Rosso, lauréat du « Cristal des Cristal » du Festival d'Annecy

Aux origines de Porco Rosso, lauréat du « Cristal des Cristal » du Festival d'Annecy

02 juillet 2020
Cinéma
Porco Rosso
Porco Rosso Studio Ghibli
Alors que le Festival d'Annecy 2020 se termine en ligne, les internautes de Première.fr ont été amenés à voter pour décerner « le Cristal des Cristal » en partenariat avec le festival d’Annecy online 2020. Un prix du public qui a récompensé Porco Rosso d'Hayao Miyazaki, Cristal du long métrage en 1993. Voici son histoire.

Porco Rosso est inspiré d'une histoire écrite par Hayao Miyazaki en 1989 pour le magazine Model Graphix : une petite saga en trois parties et en quinze pages, à mi-chemin entre un manga, un « art book » et un livre-univers. Un univers bien étrange, puisqu’il décrit l’histoire de l’aviation dans la première moitié du vingtième siècle avec des humains aux visages de cochons à la place des hommes, un peu comme dans les bandes dessinées de Walt Disney où des animaux anthropomorphes peuplent notre Terre - ou comme dans la série animée Sherlock Holmes (1984-1985) de Miyazaki, où les personnages de Conan Doyle ont des visages de chiens (en anglais, la série a d’ailleurs été diffusée sous le nom Sherlock Hound). L’histoire de Miyazaki, nommée Hikōtei Jidai (« l’âge du bateau volant »), fait partie de la série des Zassō Nōto (« notes rêvées ») de l’auteur, des croquis publiés dans Model Graphix, un magazine consacré aux maquettes. En 1992, un livre de 60 pages reprend le contenu d’Hikōtei Jidai en lui ajoutant, entre autres, l’histoire d’un aviateur-cochon combattant un arrogant américain nommé « Donald Chuck » (sic) dans l’Adriatique des années 20 : un certain Porco Rosso. Miyazaki note dans le livre qu’il demande au lecteur de faire un effort d’imagination, puisque seul un film d’animation pourrait rendre toute la grandeur des combats aériens qu’il dessine. Il s’est inspiré, pour créer son héros, de l’histoire vraie du pilote américain Charles Hammann, héros de la Première Guerre mondiale qui pilotait un biplan Macchi M.5 dans l’Adriatique pendant le conflit et gagna une médaille d’honneur en sauvant un camarade sous le feu ennemi.

A l’époque, Miyazaki, sorti du succès de Kiki, la petite sorcière (1989), tourne surtout des publicités. La compagnie aérienne Japan Air Lines lui demande justement dès 1991 de transformer Hikōtei Jidai en un moyen métrage de 45 minutes destiné à être projeté dans leurs avions. La production de Porco Rosso commence. Même si la fin de la production de Souvenirs goutte à goutte (1991) d’Isao Takahata permet à Ghibli de se concentrer pleinement sur Porco Rosso, le studio aura besoin de soutien pour finir le film à temps : l’aide financière viendra du studio d’animation Tokyo Movie Shinsha (appelé dans les années 90 TMS-Kyokuichi Corporation). Fondé en 1946, ce studio de cinéma s’est lancé dans l’animation en 1964 avec l’adaptation d’un manga de superhéros d’Osamu Tezuka, Big X. Miyazaki avait collaboré avec TMS bien avant de fonder le studio Ghibli en 1985. Il avait aussi travaillé sur beaucoup de productions de TMS comme Sherlock Holmes, Ulysse 31 ou Panda Petit Panda de son futur associé Isao Takahata. Mais surtout, Takahata et lui ont notamment travaillé sur la série animée Lupin the Third Part I (Edgar de la cambriole en France) dans les années 70, qui donnera naissance au premier long de Miyazaki : Le Château de Cagliostro (1979), réalisé au sein de TMS. Quant à la musique de Porco Rosso, elle est évidemment signée du fidèle Joe Hisaishi, qui creuse sa veine « européenne » déjà illustrée dans Kiki, la petite sorcière, en faisant la part belle à l’accordéon et aux mandolines.

Finalement, le film durera 93 minutes… et sera bien projeté dans les avions avant sa sortie en salles en juillet 1992. Cette contrainte de production - tourner un film destiné à une clientèle internationale - pousse Miyazaki à intégrer au début un texte dans dix langues différentes : japonais, italien, coréen, anglais, chinois, espagnol, arabe, russe, allemand et français… Un doublage anglais est tout de même préparé pour la diffusion en avion. Grâce à ce doublage, le film est diffusé à la télé anglaise et fait connaître là-bas le nom du studio Ghibli. Changement par rapport au manga, Donald Chuck devient Donald Curtis - peut-être pour ne pas froisser Disney ?

Les dessins des cochons aviateurs d’origine sont intégrés au générique de fin. Pour créer l’hydravion de chasse de Porco Rosso, Miyazaki s’inspire du SIAI S.21, hydravion italien de course créé en 1921. Mais il en fait un monoplan - avec une seule aile - plutôt qu’un biplan et le peint en rouge vif comme une Ferrari (le titre en VO de Porco Rosso est Kurenai no Buta, « le cochon rouge vif »). Enfin, Marco Pargot (le nom du personnage avant qu’il ne se transforme en cochon appelé Porco Rosso), est une référence à l’histoire du cinéma italien : les frères Nino et Tino Pagot ont travaillé sur le premier film d’animation de la péninsule, I fratelli Dinamite (1949) et leurs enfants ont collaboré avec Miyazaki sur Sherlock Holmes.

Porco Rosso remporte tout de suite un immense succès au Japon, et bat le record d'entrées pour un film animé. Il sera finalement détrôné par un film Pokémon avant que Miyazaki ne reprenne la première place grâce à Princesse Mononoké. Mais la défiance envers l'animation japonaise est toujours forte en France. Le film ne sortira dans l'Hexagone qu'en juin 1995, deux ans après son couronnement à Annecy et trois ans après sa sortie japonaise. Présenté donc au Festival d’Annecy, Porco Rosso séduit le public. A part Le Vent se lève vingt ans plus tard, aucun autre film de Miyazaki n’exprime peut-être avec autant de clarté les thèmes de son auteur : amour immodéré de l’aviation, réalisme magique (le héros est victime d’un sortilège dont on ne connait pas l’origine), pacifisme exacerbé. Il semble porter l’empreinte de la guerre en Bosnie-Herzégovine, qui marque le début des années 90 et se déroule juste à côté du cadre des aventures de Porco Rosso.

Distribué en France par AMLF (future Pathé Distribution) sur 15 copies, Porco Rosso, dont le personnage principal est doublé par Jean Reno, fait un joli score : 167 000 entrées. C'est la première fois qu'un film d'Hayao Miyazaki sort sur grand écran dans notre pays. Le suivant sera Mon voisin Totoro en 1999 (onze ans après sa sortie japonaise), puis Princesse Mononoké en 2000 (trois ans après sa sortie japonaise). Le décalage reste important, mais le public est au rendez-vous et il semble de plus en plus difficile d'ignorer les animes. Les choses ne reviendront à la normale que lorsque Disney distribuera Le Voyage de Chihiro moins d'un an après son triomphe nippon.